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CARNET 34 : CLARICE LISPECTOR, POURQUOI CE MONDE ? :

Que fait une lectrice un jour d’élection ?

Ce dimanche matin n’est pas un dimanche comme les autres : les Français choisissent leur président. Un deuxième tour est toujours étrange :  on vote et repart sachant que le soir tout sera joué pour le meilleur ou pour le pire, ou pour le moins mauvais, en tous les cas. Que faire après le moment où l’on a glissé son bulletin dans l’enveloppe, après avoir contrôlé deux fois que décidément on ne s’était pas trompé ? On peut rester branché toute la journée et laisser monter l’adrénaline, passer par des hauts et des bas, douter, se détacher ou encore se dire que cette fois on prépare ses bagages, que décidément ce pays ne nous mérite plus... On peut s’entourer d’amis et refaire le monde juste avant qu’il ne soit trop tard. On peut enfiler son sac à dos et partir marcher en pleine forêt loin des rumeurs du monde... Ayant la chance d’être lectrice, et d’aimer les livres plus que la politique, quoique l’un ne va pas sans l’autre d’un certain point de vue, du meilleur des points de vue en fait,  je me suis dit qu’il fallait m’immerger dans un livre, un pavé bien choisi, un texte qui me ferait changer de pays, d’époque, qui m’obligerait à prendre de la hauteur, à décoller le nez de l’actualité... Je fréquente peu, par méconnaissance, les romans historiques, les polars, les héroïques Fantaisy, drogues anesthésiantes et efficaces pour l’occasion. Alors que choisir pour l’immersion totale d’une journée ? Proust joue ma basse continue du soir, il ne pouvait pas m’être d’une grande aide en cette journée dominicale. J’ai opté pour un nouveau genre : la biographie. Quoi de mieux en effet que suivre la vie d’une autre ? Changer d’époque, de pays, suivre les soubresauts d’une existence, ses interrogations, ses quêtes, ses succès, ses échecs. Eviter de se lamenter sur son propre sort et voir comment d’autres ont tracé leur sillon. J’avais posé sur mon bureau le livre de Benjamin Moser sur Clarice Lispector, un vrai pavé de 400 pages ! C’était certain, il me ferait au moins ce dimanche, all the day !  Ce 6 mai a changé de couleur. J’ai tenu mon pari : lire toute la journée sans lever le nez des pages et n’avoir plus la tête dans le guidon français. Je ne savais rien a priori de Clarice Lispector. J’avais croisé un ou deux textes d’elle. J’étais attirée par ce nom comme par celui des femmes écrivains. Pour voyager, j’ai voyagé dans le temps et dans l’espace. La biographie démarre sur les chapeaux de roue en Ukraine par le récit des parents Lispector et de leurs ancêtres : les purges staliniennes, la pauvreté, la misère, les pogroms contre les juifs...Tout est décrit dans la clarté d’une leçon d’histoire terrible, que j’avais pourtant déjà croisée du côté de la femme aux cinq éléphants et qui du coup, retentissait plus profondément en moi. Comment avais-je pu ignorer si longtemps ce bout du monde ukrainien, cette bataille pour survivre qu’ont tenté 600 000 juifs déplacés en mai 1915, 200 000 assassinés ? Clarice Lispector vient de ce monde-là... Elle a eu la chance d’avoir des parents hors du commun, qui ont bravé les vols, les viols, les maladies et ont tout tenté pour fuir vers le Brésil. Leur sort ne s’est toutefois pas considérablement amélioré : exploitation par d’autres juifs déjà installés, pauvreté à nouveau. Toutefois, le père avait le sens de la lecture de la bible, avait foi en la culture pour ses filles et peu à peu la roue a tourné. Clarice Lispector était une enfant douée pour l’imaginaire, l’écriture... Elle a même cru quelque temps que les histoires pourraient sauver sa mère. Adulte, elle sait que rien ne sauve, même pas les livres, mais elle a continué à écrire malgré ou à cause de cela. Mariée à un diplomate, elle a pendant 20 ans vécu loin du Brésil. Cela ne lui convenait pas, comme ne lui convenait pas cette vie de femme de diplomate mais elle a tenu le choc à sa façon. Cultivée et pourtant foncièrement paysanne, elle n’a jamais vraiment trouvé sa place. Le peut-on avec ce début d’histoire ? Elle a lu  de façon boulimique comme pour ne pas sombrer dans le vide. Elle a tenu l’air de rien et ses livres édités ont été des cailloux posés sur son chemin. Rien de plus, rien de moins. Elle portait trop fortement la blessure de l’humanité. Face aux autres, cette béance n’aurait pu se cacher et souvent Clarice passe pour un animal non-domesticable, effrayante... Symboliquement, à la fin de sa vie, elle tente de nouveau une entrée en fiction. Se sachant atteinte d’un cancer incurable, elle invente dans le taxi qui la conduit à l’hôpital, l’idée qu’elle part en voyage pour Paris. Elle raconte à son amie qui l’accompagne tout ce qu’elle prévoit de faire dans les rues de Paris...Cette biographie n’est pas une hagiographie, ni même un parcours romancé, elle décrit doutes, mesquineries, désillusions au coeur même de la vie d’écrivain... « Pourquoi ce monde ? », voilà la question qui sous-tend chacun des actes de Clarice Lispector. Aucune réponse ne saurait l’apaiser, aucune réponse d’ailleurs ne sera donnée. Elle a traversé ce monde comme elle a pu, continuant à sa façon la lutte menée par ces ancêtres et ce monde a été là malgré elle.

Pourquoi ce monde ? est une question qu’aucun journaliste ne posera ce soir au nouveau président élu. Et pourtant, cet homme devra lui aussi faire avec ce monde qu’il n’a pas choisi et ses épaules vacilleront sans doute un peu. Espérons qu’il gardera en tête que la quête ne doit pas être oubliée malgré l’absence de réponse à la question. La destinée de Clarice Lispector qui a traversé le vingtième siècle sans abandonner la force magique du langage tout en sachant qu’elle ne changeait rien, offre un fol espoir à tous ceux qui continuent après elle.

MARCELLINE ROUX  (2012) marcelline.roux@laposte.net

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