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MY LOVE SUPREME de PHILIPPE DI FOLCO :

Ecrire un roman sur la banlieue est une idée dangereuse. Plus pour l’écrivain, d’ailleurs, que pour son lecteur. Car, au fond, la banlieue est un thème d’écriture qui fait peur aux éditeurs parce qu’il n’est pas très vendeur sauf évidemment si l’ouvrage est remarquable. Seuls les plus téméraires sont prêts à risquer leur peau pour la banlieue. Parmi eux Stéphane MILLION qui a transformé sa maison d’édition en laboratoire de littérature et qui prend, à ce titre, des risques éditoriaux auxquels presque tous les autres se refusent. C’est une question de tempérament.  Chez CULTURE CHRONIQUE nous soutenons cet idéaliste depuis des années, ce qui nous a valu des découvertes d’auteurs de talents tels que Chloé ALIFAX, Fanny SALMERON ou encore Jules GASSOT. Je disais donc qu’écrire un roman sur la banlieue correspondait à un aller simple pour la catastrophe, sauf si l’ouvrage est remarquable. C’est le cas de MY LOVE SUPREME de Philippe DI FOLCO qui a choisi de décrire une enfance de banlieue, en l’occurrence la sienne, plus exactement à Créteil, l’une de ces villes nouvelles du sud de Paris que le gaullisme des années 60 laissa en héritage à l’urbanisme francilien.

Je connais bien cette thématique puisque j’ai moi même grandi entre deux de ces villes champignons, Evry Ville Nouvelle et Melun-Sénart, à une époque où la place manquait dans la capitale et qu’il s’agissait d’orienter les jeunes ménages vers des utopies urbaines dont certaines furent des succès et d’autres des catastrophes. Je me souviens très bien de Créteil qu’on apercevait depuis les trains de banlieue qui arrivaient de Melun ou Corbeil-Essonnes et filaient vers la gare de Lyon.  Il y avait cet immeuble en épis de blé que nous regardions tous en nous demandant ce que donnaient ces balcons si particuliers, et puis le train repartait nous emportant vers nos journées parisiennes. Je n’en sus jamais plus sur Créteil sinon que son maire CATHALA, un socialiste, conquit de haute lutte la ville au général  BILLOTTE, vieux et fidèle gaulliste, lors de la vague rose de 1977. Mais bon, ce fut tout…

On se dit toujours que rien ne ressemble plus à une ville de banlieue qu’une autre ville de banlieue et la littérature est là pour nous rappeler que nous avons forcément tort, car chaque ville charrie avec elle des milliers de destins, d’enfances et d’existences particulières. Dieu merci ! Tous les spécialistes du marketing ont beau essayer de nous faire entrer dans des catégories sur mesures, bien étroites, bien finaudes , nous conservons un peu de ce qui fait notre originalité. Et puis Créteil ce n’était pas n’importe quoi à l’époque. Un sacré pari urbain qui devait transformer des zones de plantations maraîchères en un quadrillage serré de rues, d’avenues, d’immeubles spacieux et de centres commerciaux innovants. MY LOVE SUPREME rappelle un peu cette image de MON ONCLE de Jacques TATI (scénario de Jacques PREVERT) où l’on voit les pelleteuses manger les vieux faubourgs de Paris pour installer du neuf et moderne avec tout le confort, sauf qu’à Créteil ce sont des potagers que les pelleteuses exproprièrent.

Philippe DI FOLCO raconte l’installation de sa famille dans l’un des quartiers du nouveau Créteil à la fin des années 60 après avoir échappé à une intoxication au monoxyde de carbone dans un abri de jardin de Choisy-le-Roi où il dormait avec ses parents.  A l’époque la ville n’avait pas encore mangé tous les terrains. “J’ai joué sur ces terrains entre 1966 et 1973, arpentant des terres parmi les plus riches d’Europe et goûtant des fruits et légumes que parfois des maraîchers épuisés m’offraient : radis croquants à coeur, laitues pommées comme des seins gonflés de désirs. Un peu partout, mes amis et moi construisions des cabanes, de sauvages espaces sportifs, des planètes interdites et des colonies pré-adolescentes, reproduisant inconsciemment la geste des pionniers de l’Ouest en cette campagne, ce désert situé au sud-est, à moins de deux kilomètres de Paris.” 

Le roman traverse l’enfance, l’adolescence et les débuts de l’âge adulte de DI FOLCO. Les copines, les bandes, la musique, le foot et puis les petits détails que toute une génération de gamins a partagés dans les années 70 : le cacao Van Houten, le sel Cérébos, les pâtes Lustucru, les carrés Kub rouges et jaunes, les pots de yaourt capsulés en carton ciré, le Hollywood Chewing-gum à la “chloro”, le PSG aussi avec son gardien Dominique Baratelli qui venait de l’OGC Nice et qui remplaça le mythique Pantelic.  Mais je vous le demande : pourquoi se souvient-on  tous de la mort de Pompidou ? C’est vrai on était des gamins  quand même !  Il est vrai que c’était difficile de regarder autre chose que “Les dossiers de l’écran” le mardi soir et le président est mort un de ces mardis-là… Alors évidemment interrompre  “L’homme de Kiev” pour annoncer une nouvelle pareille !  “Ma mère se jette à genoux. C’est épouvantable. Ma mère pleure …” C’est ce qui s’est passé chez les DI FOLCO ce soir là et les larmes d’une mère, ça compte toujours même longtemps après.  

On trouve aussi dans “MY LOVE SUPREME” toute une collection de descriptions savoureuses sur l’electro-ménager, l’orage du 23 avril 1984, l’effondrement d’un immeuble rue Casalis, le Banania et surtout le centre commercial Créteil Soleil dont les radios périphériques nous rebattirent les oreilles – au même titre que les appartements Merlin sur la côte normande – avant qu’il ne soit lui même détrôné par d’autres centres commerciaux plus spacieux, plus modernes, plus dans le vent.  Autant de vignettes qui nous rappellent une vie qui fut celle de milliers de gens mais qui a déjà filé pour passer à autre chose.

Cette recherche de la banlieue perdue fonctionne formidablement, nous partageons les émotions du gamin que fut Philippe DI FOLCO, nous voyons disparaître sous ses yeux un monde de champs de navets, remplacé par une cité toute neuve qui, aujourd’hui, est devenue une zone de banlieue toute triste. Chaque monde effaçant le précédent, ne laissant plus que quelques noms de rues, d’identités perdues et d’images aux couleurs délavées.  MY LOVE SUPREME est un roman franchement réussi qui m’a redonné envie de reprendre un “petit gris” pour réentendre le tac-tac des roues d’acier sur les rails et passer du côté des gares toujours désertes de Villeneuve-Prairie, Villeneuve-Triage et apercevoir du côté de Maisons-Alfort les tours de Créteil s’élancer vers un ciel évidemment plombé par un printemps qui semble décidemment vouloir flirter avec l’automne.

Merci Philippe, ce fut un beau voyage…

ARCHIBALD PLOOM (2012)

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-- Lire l'entretien avec Philippe DI FOLCO

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