
Dans son roman : Insomnia- Une traduction nocturne, Rosie Pinhas-Delpuech nous embarque à bord d’un étrange camion pour une étrange virée. C’est grâce à son cosmopolitisme qu’elle nous permet d’appréhender avec fascination son proche et son lointain dans une traversée à travers le temps et l’espace.
A bord de son engin imaginaire entre le volant d’un camion nocturne imaginaire et le clavier de son ordinateur diurne bien réel, entre insomnie et veille, elle engage le lecteur dans un questionnement sur son métier, sur l’auteur qu’elle traduit, sur sa propre vie, sur le sens d’une existence. Quand il ouvre le livre, le lecteur pénètre, la curiosité en alerte, dans un véritable labyrinthe.
L’exégèse donne une première indication. Rosie Pinhas-Delpuech cite un ouvrage d’Henri Miller : Insomnia… Songes et mensonges dont elle fera le titre de son roman et une des thématiques de son livre. Elle convoque aussi Antoine Berman qui se pose la question de la traduction en ces termes : Est-elle un " détour notable", "un métissage", " l’épreuve de l‘étranger " ? Ne dit-on pas communément que toute traduction est une trahison ?
Alors que se passe-t-il réellement quand le traducteur, tel Ulysse, prend le risque d’effectuer ce périple ? Il devra affronter des épreuves : variations de climat, turbulences, étrangeté, réalités inédites jusqu’à la déréalisation, sens obscur, lointain, étrange, altérité, transmutation du visible, transposition, altération, voix qui petit à petit s’entrecroisent unes, multiples. Il va devoir se désingulariser pour universaliser.
Qu’est-ce qui a amené Rosie Pinhas-Delpuech à entreprendre en 1992 la traduction de Pour inventaire de Yaakov Shabtaï, écrivain israélien mort en 1981 d’une crise cardiaque à quarante-sept ans ? Ce sont ces interrogations auxquelles le roman va tenter de répondre avec finesse et perspicacité.
Le Livre est dédié à son père : "lecteur, mélomane, paisible insomniaque". Quelle va être la place de la fille entre son " Je" et une ribambelle " de petits autres" ? Elle s’adresse directement à cet auteur mort qu’elle vouvoie. Elle désire, lui dit-elle, capter sa musique et prend ce biais comme prétexte à la remémoration de sa propre histoire dans un long et silencieux tête-à-tête entre son propre texte et le texte qu’elle traduit. Durant tout le texte, dans un va-et-vient entre vie et trépas, elle cherche à retrouver "L’écho d’une musique dans la nuit".
Le lecteur s’embarque sur la route des mots et s’installe dans le "long et silencieux tête-à-tête entre le texte et le traducteur", "avec des haltes pour souffler.", "ses jours inspirés, envolés, ou plats, laborieux, calqués sur le rythme du livre, sur les pulsations du texte, sur son cardiogramme". Le trajet est semé d’embûches. La traductrice du jour s’agrippe à son ordinateur et avance "entre humilité et démesure", entre attachement et détachement. Dans un vagabondage d’associations en associations, son histoire s’imbrique à celle du texte qu’elle traduit et dont elle cite de longs fragments. Elle s’identifie à lui avec la jouissance de se fondre et se confondre dans la silhouette de certains personnages au risque de s’y perdre.
Ce voyage initial l’engage dans d’autres voyages en abyme. Sur son chemin, elle rencontre Flaubert, Cervantès, Diderot, Montaigne, Kepler, Koestler dont elle traque les voix avec obstination. Mais elle retrouve aussi celle de sa grand-mère, gardienne des âmes errantes qui planent dans le cimetière familial. Se dessinent en filigrane les silhouettes de sa mère, de son frère mort et de son père en surplomb. Elle réveille son enfance, "cette cire sur laquelle se gravent les moindres traces, entre vie et trépas". Elle réaffirme son "amour fou pour Tel Aviv", sa fascination pour des objets familiers que l’auteur décrit et qui deviennent pour elle sujets à réminiscences, une tasse, des biscuits, les échecs. Ils réveillent chez Rosie Pinhas-Delpuech la nostalgie de "l’irrémédiablement perdu". Elle résume tout son être "en une musique d’un livre, d’une histoire, d’une langue, d’un pays, d’une ville, de quelqu’un, de quelque chose".
L’écriture de ce routier de la nuit, qui parle toutes les langues, joue toutes les musiques. Les oppositions sont fortes pour scander le doute. Les métaphores s’enchaînent. Celle de la route, du tissage en un croisement des fils entre plusieurs histoires, celle de la traductrice, celle des héros du livre, celle de l’auteur qu’elle traduit, celles des autres livres lus : " je filais, tissais, brodais, rêvais des brins de mots de mille couleurs et le dictionnaire comme nuancier", du manège avec " la rengaine du carrousel ". Elle s’évertue ainsi à s’emparer d’une vérité intérieure. Entre aigus et graves, les sons tentent de capter la musique de la mort selon les chaos du terrain. Une mélodie douce et triste se dégage ainsi dans un rythme qui s’accélère ou se ralentit au fil du déroulement du trajet. La ponctuation marque ses hésitations avec les points de suspension, la conjonction "et" installe les coordinations entre souvenirs et présent, les points virgules sont ajoutés puis supprimés dans un désir de ne pas trahir l’auteur. Les citations sont prétextes à réflexion et à remémoration. Le présent installe la connivence avec le lecteur et le passé, la distance.
Rosie Pinhas-Delpuech brouille les genres avec délectation. Son texte peut se lire comme une réécriture du mythe d’Orphée qui, avec sa lyre, descend au royaume des morts pour retrouver son amour et le perd pour ne pas avoir respecté les règles comme le traducteur perd le lien avec le livre traduit quand le travail est achevé. Il peut encore se lire comme un Tombeau Poétique adressé au père. Il peut aussi être entendu comme un conte initiatique savoureux, dont le héros aurait tous les sens en éveil "une sorte de mille-feuilles : une délicieuse friandise sonore et croustillante". Il peut aussi être entendu comme l’écho de la voix de la femme chargée dans la tradition juive de la transmission. Mais le lecteur pourra aussi y trouver des traces de Roman Policier où un détective traquerait des indices qui le mèneraient à la vérité. C’est ce qui se passe avec l’illumination des retrouvailles des variations Goldberg de Bach.
Pour finir, le lecteur restera sur sa faim puisque la quête du traducteur, qui reste l’ombre d’un autre, est celle d’un insaisissable, un Somnium, une illusion, une chimère. L’auteur le reconnaît lorsqu’elle écrit : "Et moi entre ces langues perdues, rêvées, retrouvées et étrangères et le français que je forçais et forçais à dire, à sonner, à résonner, mais à dire quoi, à sonner et à résonner quoi ? Sa tentative de "nous livrer l’énigme de la vie" jusqu’au vertige restera vaine. Elle ne sera qu’une simple " écrit-vaine".
Et pourtant quand le lecteur refermera le livre il sentira entre ses mains "une chose vivante, qui palpite, qui respire ", et il aura accompli un "voyage d’une langue à une autre langue, des morts vers les vivants. " Et il en sortira enrichi.
PIERRETTE EPSZTEIN (2012)
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