CANNES : MARCHE OU CRÈVE ! :

C’est donc Cannes avec son sempiternel défilé de marches et, sur les marches, de notabilités scintillantes qui, pour la plupart, sont des entrepreneurs de spectacles. Marche ou crève. Rien n’y change dans ce festival de festives festivités, rien, pas même une prétention certaine à exposer de la « culture » quand l’objectif premier est un retour sur un investissement et l’objectif second l’exhibition de son enviable condition. On pourrait ajouter pour faire bonne mesure une certaine idée luxueuse de la débauche.

On y voit des films, oui, la belle affaire. On peut en voir partout des films. Mais là on voit des films dans le but de se regarder les voir. Ces salles ne sont pas obscures pour tout le monde, elles éclairent ceux qui détiennent le pouvoir de visionner et viennent s’y grandir à l’ombre des projections. Producteurs, acteurs, distributeurs, critiques, communicants, ducs, comtes, barons et marquises.

Le plus étrange reste cet escalier. A force de les voir tous le monter on se prend à souhaiter qu’ils finissent par arriver quelque part. Mais non, la finalité de cette manifestation quotidienne est son infinie reproduction. Autant mettre un escalier mécanique. De fait le festival ne se clôture jamais. Il se suspend pendant de longues semaines et reprend comme si de rien n’était. A chaque nouvel épisode la presse embarquée se défonce à la nostalgie. Elle publie des photos embuées de larmes et tremblées de sanglots sur les Cannes d’antan, quand il était encore en noir et blanc. Cette propagande officie en faveur du star-system sous le règne duquel nous sommes supposés vivre depuis des décennies. Mais à Cannes, Versailles des temps modernes, où des aristocraties culturo-libérales se réunissent pour frayer entre gens d’une même étiquette, chacun sait que le système a dévoré les stars depuis belle lurette. On a beau en adouber de nouvelles, en pomponner d’anciennes, en faire défiler d’actuelles, les stars ne sont plus que des pantomimes cosmétiques. Le transfert de passion qui se faisait jadis de l’humble spectateur vers son incarnation, n’est plus qu’une aigre volonté de l’habiller et le déshabiller au propre comme au figuré, comme une poupée barbie dont les magazines nous font découvrir les nouvelles panoplies. Les acteurs aujourd’hui, promènent de temps en temps leur artefact pour satisfaire au besoin de leurs seigneurs et de leurs gens puis se cachent pour jouer. Ils ont des volontés monacales pour retrouver leur art et laisser le tapis à des pipoles, kleenex médiatiques pour érotiser les foules. J’ai beaucoup ri à Cannes et j’y ai un peu vomi. Ça résume tout de l’expérience. Risible et mal rendue. C’est un lieu pour vampires dont on revient affaibli, avec un certain dégout de soi. Et un vertige terrible. Comment redescendre de ce fichu escalier ?

 DENIS PARENT (2012) 

 Tiré de "Mémoire d'un amnésique"©

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