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LA PLACE DE LA BIBLIOTHEQUE AU XXI ème SIECLE :

La question de l’évolution des bibliothèques dans le paysage culturel est un enjeu sociétal fondamental pour la décennie à venir. Valérie ROUXEL dirige l’action culturelle de l’une des plus grosse bibliothèque de la région parisienne, elle défriche pour CULTURE CHRONIQUE  les perspectives d’évolution de l’une des plus vieille institution liée à la culture dans notre pays.

Archibald PLOOM : En France la question des bibliothèques ne passionne pas les foules. Elles jouissent d'une bonne image auprès des Français mais les établissements municipaux ne comptent que 15 % d'inscrits et souffrent de nouvelles formes de concurrence difficile à surmonter. Au fond on pourrait se demander à quoi sert une bibliothèque quand l'information est partout ?

Valérie ROUXEL : D’abord une bibliothèque est plus qu’un simple lieu d’information. L’information n’est pas la connaissance et je dirais que les bibliothèques sont des lieux du savoir et de la connaissance, des lieux ouverts aux rencontres, soucieux de médiation vers l’information évidemment mais aussi vers la culture et l’art. Chacun sait qu’il ne suffit pas d’avoir accès à tout pour y aller, ni pour trouver ce que l’on cherche et encore moins pour imaginer ce que l’on pourrait trouver...La transmission sous toutes ses formes reste fondamentale et heureusement. Les bibliothécaires ont un rôle à jouer pour créer ces liens au même titre que les libraires, les enseignants, les directeurs de théâtre, etc...

Archibald PLOOM : Dans un entretien accordé à Libération Michel Serres déclarait : " Je ne mets plus les pieds en bibliothèque (...) quand j'ai un vers en latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l'Eneide, le livre IV ..." La formule souligne le défi que doivent relever les bibliothèques !

Valérie ROUXEL : Oui, d’une certaine façon...mais Michel Serres fait partie des privilégiés qui savent chercher et savent ce qu’ils cherchent...Combien d’autres se sentent démunis pour trouver le texte de loi adéquat qui éclairera le problème familial qui leur empoisonne leur vie, le livre créatif à regarder avec leur bébé, le roman de Fantaisy adapté à leur ado ? De toutes façons, les bibliothèques n’ont jamais été des banques de données. Si on met encore les pieds dans une bibliothèque aujourd’hui c’est que l’on cherche autre chose que cette immédiateté...Le lieu en soi joue son caractère attractif. On sait qu’il y aura d’autres personnes, que l’on trouvera ce que l’on cherche (peut-être) mais aussi ce que l’on ne pensait pas a priori chercher...Aller en bibliothèque est désormais comme une sortie : on s’y rend, on devine que des oeuvres ont été choisies par d’autres, rangées, mises en valeur...et tous les critères qui ont permis cette “politique d’acquisition” représentent une certaine valeur culturelle. On peut faire confiance, critiquer, discuter ces choix, mais là, en tous les cas, des choix sont faits. En bibliothèque jeunesse, il est intéressant de voir que des assistantes maternelles, des mamans heureuses de trouver ce que les grandes surfaces ne proposent pas : des albums, des documentaires sélectionnés au milieu d’une production massive et pas toujours regardante. En bibliothèque, il sera possible de découvrir un illustrateur, de suivre son oeuvre, de partager avec des bibliothécaires des avis sur l’âge, l’audace du propos, l’inventivité du dessin etc...

Archibald PLOOM : La question de l'actualité des bibliothèques est intimement liée à la question de l'offre d'équipements et de services innovants mais on peut se demander si cette politique de l'offre ne condamne pas les bibliothèques à poursuivre un temps culturel de plus en plus rapide, labile et finalement insaisissable.

Valérie ROUXEL : Je pense en effet que l’enjeu pour les bibliothèques se tient au coeur même de cette contradiction : être innovantes, s’adapter aux évolutions technologiques, offrir des services perfomants, rapides mais aussi ne pas succomber aux sirènes de la consommation, de l’offre et de la demande, en vendant leur âme. Souvent, hélas, elles manquent de moyens pour se moderniser. On constate que les lieux qui ont eu l’opportunité de faire ces pas, voient le public venir en nombre (voir les exemples des médiathèques dans les Pays Bas). Etre innovant ne signifie pas renier ses fondamentaux  notamment  la mise en valeur de la création et du patrimoine culturel pour offrir à tous les moyens de penser le monde et ne pas sombrer dans l’uniformisation ou le repli par peur. Souvent, les bibliothèques les plus “hightech” sont aussi celles qui jouent un rôle culturel déterminant. Il faut tenir les deux bouts de la chaîne : être au fait du progrès et garder le recul nécessaire pour la critique, la faculté de penser avec des nouveaux outils. Il faut allier les atouts du   pragmatisme  anglosaxon et défendre notre pensée européenne, héritée du siècle des lumières, afin que les bibliothèques soient pleinement engagées dans la transmission d’une culture humaniste. (cf les propos de Yves Citton sur l’importance des humanités aujourdhui).

Archibald PLOOM : Quel que soit le type d'établissement et suite à des baisses de fréquentation ici ou là, le spectre de la bibliothèque désertée ou fréquentée par un nombre restreint d'usagers pousse certains décideurs à réduire la voilure budgétaire, à reporter les projets de rénovation ou de construction. Une autre attitude consiste à anticiper pour les bibliothèques le développement des ressources numériques sur place en proposant des catalogues informatisés et des ressources numériques "hors les murs" au risque d'accélérer leur obsolescence. Entre l'abandon pur et simple et l'hybridation existe-t-il une troisième voie ?

Valérie ROUXEL : Intéressant ce terme de troisième voie à l’heure où les bibliothécaires tentent de définir la bibliothèque comme un “troisième lieu” : un lieu entre maison, travail, et espace public. http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-04-0057-001

Je pense en effet que ce troisième lieu reste à inventer et sera déterminant dans le paysage social d’aujourd’hui et de demain. Les décideurs n’ont peut-être pas encore intégré ce possible dans leur réflexion. La bibliothèque est trop souvent assimilée à un lieu poussiéreux, au personnel féminin et vieillissant...Trop souvent, nous nous apercevons lors de discussions avec des élus qu’ils veulent une bibliothèque pour leur ville ou village tout en  ignorant ce qu’est une bibliothèque, son fonctionnement, ses missions, ses besoins...Trop souvent, les décideurs veulent une bibliothèque en pensant que c’est un lieu culturel pas cher, qui n’a pas besoin de professionnels, que n’importe qui fait office de  bibliothécaire à condition d’aimer lire...D’ailleurs aujourd’hui, beaucoup de lieux fonctionnent, sans qu’on le sache, sans personnel qualifié. Si cette tendance s’accentue, les bibliothèques ne survivront pas. Non parce qu’elles n’ont plus de rôle à jouer (cf l’article du troisième lieu) mais car elles n’auront pas les moyens financiers, ni en personnel pour répondre aux nouvelles missions.

Archibald PLOOM : Etrangement pour les jeunes générations hyper connectées les bibliothèques redeviennent des lieux symboliques de déconnexion au moment des grandes échéances scolaires (bac, examens universitaires). C'est un peu comme si l'inconscient collectif avait conservé la mémoire de ce que furent pendant des siècles les bibliothèques, des lieux de calme et d'étude retirés des tumultes ordinaires de la société...

Valérie ROUXEL : Je crois que les bibliothèques doivent rester des lieux d’étude tout en devenant des lieux culturels vivants. L’un n’empêche pas l’autre et même l’un stimule l’autre. A côté d’espaces de silence, de travail, on doit concevoir des espaces de convivialité, de rencontres, des espaces de jeux vidéos, des espaces “café”, presse, des ateliers de formation...C’est cette multiciplicité des espaces qui répondra au différentes attentes du public. Dans la vie, on est à différents moments d’une même journée : lecteur de magazines, concentré sur une recherche, auditeur de musique en buvant un café, surfeur sur le net, curieux d’expérimentations artistiques, scientifiques, spirituelles...La Médiathèque peut accueillir ces différentes temporalités. Et à y réfléchir, dans une société dite du virtuel, la rencontre concrète est paradoxalement de plus en plus savoureuse...On pourrait aussi inventer des choses de ce côté-là... du côté du concret, de l’accueil des personnes, donc des corps et pas seulement des esprits pensants...

Archibald PLOOM : Finalement en dehors des cadres traditionnels de l'autorité la bibliothèque redevient à certaines occasions un environnement normatif stimulant où chacun est capable de produire un effort intellectuel impossible en d'autres lieux. Preuve que le cadre exerce bien une influence sur les usages et que la bibliothèque apparaît par conséquent comme un espace possible de production de soi.

Valérie ROUXEL : S’il est un cadre à réaffirmer, c’est celui de l’accès à la culture sous toutes ses formes. L’espace possible d’une production de soi fait partie des missions attribuées aux bibliothèques par la Charte de l’Unesco, http://www.unesco.org/webworld/libraries/manifestos/libraman_fr.html#2

La bibliothèque devrait être le lieu de la formation tout au long de la vie et aussi d’un épanouissement personnel. Pour tous ces aspects, la bibliothèque est un lieu éminemment politique : espace d’accès pour chaque citoyen à la liberté de savoir, de comprendre le monde d’aujourd’hui, au-delà des clichés, et donc en effet de production de soi au sein du collectif.

Hélas, il n’existe pas de loi pour les bibliothèques, que des préconisations, des aides institutionnelles régies par des critères...Le cadre reste flou, les obligations légères, tout est fruit d’une construction entre élus locaux, institutions et professionnels. Le réglement intérieur et une charte de politique de lecture sont deux documents contractuels qui peuvent être l’occasion de débats intéressants et pourquoi pas de concertation avec les lecteurs. Les Ideas Stores anglais ont vu le jour ainsi et l’expérience ne manque pas d’enseignements même si par ailleurs le réseau des bibliothèques publiques et des librairies au Royaume-Uni sont loin de faire envie. Les librairies londoniennes n’existent plus, elles ont été avalées par des chaînes qui vendent les livres au kilo (vous m’en achetez deux, je vous offre le troisième !)...et les bibliothèques ferment faute d’avoir été modernisées, par manque de budget et de personnel.

Archibald PLOOM : Finalement la bibliothèque en dehors de ses fonctions traditionnelles peut simultanément répondre à une demande de connexion et de déconnexion voire même de décélération à l'heure de l'accélération des rythmes sociaux.

Valérie ROUXEL : A condition que l’on ne profite pas de cette fonction dévolue à la Bibliothèque pour en faire une tombe. Tout cela est à manier avec précaution et finesse : la bibliothèque doit rester un lieu favorable à l’étude, un espace où l’on peut se poser dans le calme mais elle ne pourra être ce lieu que si l’ensemble de la société accorde quelques valeurs à ces fonctions.

Archibald PLOOM : Si la bibliothèque qui a généralement muté en médiathèque continue à défendre la lecture et le livre, elle s'inscrit dans une politique culturelle plus vaste qui est souvent méconnue. Quelles actions peuvent être ainsi engagées par les médiathèques ?

Valérie ROUXEL : La bibliothèque est avant tout un lieu de rencontres et de médiations culturelles. Chaque médiathèque devrait définir sa charte d’actions culturelles en fonction des priorités qu’elle se fixe en matière de lecture publique. L’idée est toujours de créer des passerelles entre les collections et les publics. Les formes de ces actions sont infinies tant qu’elles remplissent ces visées. Cela peut aller de la basique rencontre avec un auteur, chercheur, artiste à des formes plus créatives : débats, cafés-histoire, lectures-bilingues etc...Ce qui importe, c’est de provoquer des allers-retours constructifs entre et avec le public et les oeuvres. Ces allers-retours sont à moduler tout en s’inscrivant dans la durée. En matière culturelle, rien ne se produit si le sillon n’est pas creusé dans le temps. Il est aussi essentiel que les médiathèques travaillent en étroite collaboration avec les écoles, les théâtres, les centres culturels et sociaux, les autres acteurs de la ville, en apportant leur spécificité qui est ce lien avec les collections. Oser apprendre avec les autres et bouger avec eux !

Archibald PLOOM : Vous intervenez vous même dans le domaine culturel auprès de différents types de lectorats. Comment définiriez-vous votre action et quel bilan dressez-vous de vos différentes interventions auprès des lecteurs.

Valérie ROUXEL : Je m’occupe de développement culturel et j’aime assez ce terme : développement plus qu’actions culturelles. Je crains toujours d’être assimilée à une programmatrice culturelle, ce que je ne suis pas. Pour moi, c’est un autre métier. Je suis avant tout une bibliothécaire qui met en relation des oeuvres et des personnes. J’essaie de transmettre ce que j’ai rencontré moi-même et ensuite j’élabore des passerelles entre ces oeuvres et les autres. Rien n’est jamais gagné. Tout est mouvant et émouvant en la matière. Je suis dans une barque avec quelqu’un qui souhaiterait faire le voyage vers l’ailleurs. Tout au long du chemin, il se passe des rencontres et des étapes imprévues mais acceptées. Je sais juste quand je décide de me mettre en route et avec quels bagages après c’est un parcours à inventer. C’est pourquoi, je ne crois pas beaucoup aux gros coups culturels événementiels. Et pourtant les pages de nos journaux en regorgent ....Un événement qui fait un tabac c’est parfois l’arbre qui cache la forêt. Il y a plein de monde d’un coup au même endroit mais après c’est l’effet “pschuitt”, plus personne...presque plus de traces. Je crois aux graines semées, celles qui prennent le temps de faire leur trou dans la terre...Mais c’est peu visible, peu médiatique mais passionnnant : des cycles avec des jeunes autour du cinéma documentaire, de la musique contemporaine, des résidences d’artistes qui irriguent tranquillement un endroit...Là encore, je ne crois pas aux recettes toutes faites. C’est à chacun en fonction des lieux, des partenaires, de son rapport aux oeuvres de concevoir au mieux un cheminement exigeant, ouvert, à l’écoute, modulable, expérimentable...Et on a le droit à l’erreur. On a le droit de tenter, de revoir, de faire marche arrière et de repartir. Il faut juste préserver l’envie de repartir ensemble et l’audace d’aller voir en dehors des sentiers battus. Même en culture et surtout là, il y a des stars : auteurs, musiciens, artistes dont on parle partout, tout le temps. Même sur France culture, vous entendez les mêmes noms revenir : ceux qui écrivent déjà dans le Monde, qui sont déjà à la Comédie Française, qui passent tous les ans à Avignon, à Cannes...toujours les mêmes experts en économie ou dans d’autres domaines...En Médiathèque, on tente d’aller vers ceux qui dans l’ombre font un travail exigeant même s’ils n’ont pas le réseau qui leur ouvre les portes. Cela ne veut pas dire de méconnaître les autres, cela veut dire développer l’instinct de curiosité en chacun !

Archibald PLOOM : Comment envisagez  vous l'avenir des bibliothèques dans les années à venir ? Quelles sont vos craintes, vos espoirs ?

Valérie ROUXEL : L’avenir du troisième lieu me semble une belle aventure. Je crois en des lieux esthétiquement beaux et ouverts avec des bibliothécaires qualifiées et motivées. Mes craintes sont du côté de la volonté de rentabiliser à court terme le service public : demander des tableaux de bord, des chiffres sans prendre en compte les valeurs fondamentales, sans même les avoir formulées en matière de lecture publique. Il n’y a qu’à lire L’appel des appels ou les textes de Roland Gori pour prendre conscience de l’absurdité de cette mode à l’américaine. J’ai vu à Londres, en Hollande, des bibliothèques accueillantes, modernes, offrant des services citoyens tout en ne renonçant pas à mettre en valeur une culture exigeante, universelle...Il faut avancer avec nos deux jambes. Ne pas faire l’économie de la culture, ne pas leurrer : lire demande effort, temps, solitude, retrait...aucune de ces valeurs n’est “fun” aujourd’hui. Pourtant, un monde sans culture, sans livres, sans débats construits, sans temps de penser fait peur et n’est sans doute pas si “fun”, non plus...J’ai lu un jour un slogan frappant : “La culture coûte cher ? Essayez sans !”. Mon espoir serait que l’on cesse de dévaloriser le métier de bibliothécaire territoriale. Comme pour les enseignants, la formation a disparu : d’un an, elle est réduite aujourd’hui à 5 jours après concours. Cette formation avait besoin d’être repensée, il est vrai, comme sans doute celle dispensée dans les IUFM mais la supprimer prouve le peu d’estime que l’on porte à la profession. Par ailleurs, j’ai espoir que les bibliothécaires ne se perdent pas en route...Je suis parfois stupéfaite de croiser des collègues qui ont démissionné d’une certaine façon : ne plus se battre pour le meilleur, taxer d’élitisme ce qui est juste de l’exigeance, ne plus savoir se bouger pour faire bouger...La peur et le découragement ont parfois gagné la profession. Les bibliothèques ne sont pas plus, pas moins, elles ont juste un rôle à jouer dans le paysage culturel. Il y faut des bibliothécaires enthousiastes, formées et qui continuent de se former et des élus qui soutiennent une politique de lecture publique dans la durée. Posez donc la question à des politiques locaux : ils sauront peut-être vous parler de leurs théâtres, de leur centre culturel, de leur MJC mais de lecture publique, très rarement. Il peut encore se passer beaucoup de choses de ce côté-là, si on se met tous autour de la table. Je reste persuadée que nous avons à y gagner bien plus qu’à perdre notre temps, notre énergie, notre pensée à remplir des tableaux de bord...

Pour finir, je voulais vous remercier d’avoir sollicité la parole d’une bibliothécaire, cela est rare. Dans aucune émission littéraire, culturelle, ni dans la presse, la parole n’est donnée aux bibliothécaires pour parler de livres ou de culture. Sans doute, ne sommes-nous pas doués pour prendre la parole, pour théoriser, nous sommes comme l’avait dit le sociologue, Bernard Pudal, “des littéraires à petits pieds”, mais même avec nos petits pieds, on avance !

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