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LA MECQUE DU CUBISME : CERET 1900-1950 :

Il est des cités que l’on voudrait cachées à jamais au fond de nous afin de ne point trop les partager de peur de les voir  envahies par des hordes de touristes braillards et ventripotents.  L’une d’elle est très chère à mon cœur depuis bientôt trois décennies.  Seul l’amour pouvait me la faire rencontrer et l’amour  encore m’y fit  revenir souvent. Comment en effet aurais-je pu connaître Céret, petite bourgade catalane qui, cachée au pied des Pyrénées, fait tout pour se faire oublier ?  Pourquoi d’ailleurs aurait-elle intérêt à faire parler d’elle, heureuse d’être traversée  par une multitude de ruisseaux au cœur même d’une région qui est bien connue pour manquer d’eau. Pourquoi sortirait-elle de l’ombre pour manifester sa mauvaise humeur en plein soleil ? Car Céret a passé un pacte avec le soleil et la lumière, une lumière qui éclabousse  chaque  façade, chaque  pierre,  chaque  visage. L’azur est si généreux à Céret qu’il offre au passant un perpétuel émerveillement. D’ailleurs les ruelles de la vieille ville sont si étroites  que deux chiens ne peuvent pas s’y croiser ; autrefois on se protégeait du soleil en rapprochant les murs d’ombre. Aujourd’hui les avenues restent fraîches sous les platanes centenaires qui dressent une voûte de feuillages au dessus des terrasses des cafés où l’on peut s’arrêter tout un après-midi de peur de se faire assommer par la chaleur dès lors qu’elle a décidé de poser ses valises dans le coin. Reste que les grands platanes ont appris la politesse à la chaleur qui depuis  fort longtemps ne franchit plus les portes de la ville.

Si un jour vous passez à Céret vous verrez comme on y est bien. Mais un conseil,  n’y venez pas trop nombreux parce que les Cérétans aiment bien garder un peu de tranquillité. Ce n’est pas qu’ils ne sont pas accueillants, au contraire, mais ils savent ce que leur a coûté leur gentillesse et leur proverbiale hospitalité ! Le Cérétan, sous ses dehors un peu austères, a le cœur sur la main,  je le sais moi qui  dois tant à mes amis cérétans. Et bien entre 1900 et 1950 l’hospitalité de cette fière cité catalane a valu de bien jolies visites  aux Cérétans, de celles qui finissent par vous faire une réputation…  Combien de fois  vous faites-vous arrêter sur le trottoir par un couple d’Américains ou de Suédois  qui vous demandent aimablement si la maison devant laquelle ils se sont arrêtés était bien celle de Picasso et vous répondez qu’ils sont devant celle de Soutine  et vous les emmenez jusqu’à celle où vécut le grand maître catalan. Vous avez bien compris, Céret fut durant un demi-siècle le centre d’une activité artistique fiévreuse, amicale et novatrice dont l’héritage continue d’influencer aujourd’hui les créateurs du monde entier. Car Céret fut et reste dans les mémoires l’une des capitales de l’art moderne. 

Cette aventure  artistique Yves Duchâteau  nous la raconte dans son excellent ouvrage  La Mecque du cubisme. C’est ainsi que certains appellent encore Céret car pour se rendre à la Mecque il faut partir en voyage, voyage que de très nombreux artistes  effectuèrent pour rejoindre la lumière de cette cité de Catalogne : Déodat de Séverac, Frank Burty Havilland, Manolo Hugué, bientôt rejoints par Pablo Picasso. Suivront par la suite les peintres et sculpteurs Gris, Herbin, Kisling, Picabia, Dunoyer de Segonzac... et plus tard encore, Brune, Masson, Loutreuil, Krémègne, Soutine, Chagall, Dubuffet, Dufy, Gargallo, Chapiro, Blatas, Pignon et puis  les poètes Max Jacob, André Salmon, Guillaume Apollinaire, Tristan Tzara... Sans oublier les artistes et intellectuels locaux, Aristide Maillol, Pierre Camo, Victor Crastre et Ludovic Massé.

Comment une telle conjonction de  personnalités artistiques a-t-elle été possible ?  Disons que Céret doit beaucoup à la ligne de chemin de fer que Déodat de Séverac et Frank Burty Haviland empruntèrent pour se rendre à Amélie les Bains et d’où ils aperçurent  en 1909  la ville depuis la fenêtre de leur wagon. La petite cité du Vallespir  allait voir son destin basculer pour avoir offert une jolie perspective aux yeux exercés de nos deux artistes. 

Picasso  ne va pas tarder à suivre.  « Picasso partageait tous les instants de la vie cérétane. Il se couche  tard (…) et dans le courant de la nuit  quand la conversation semble perdre de son intérêt, il dessine à même le marbre de la table  (…) et sur tout ce qui pouvait convenir à sa plume ou à sa mine de plomb. Il dessine des animaux, des oiseaux ou des portraits qu’il croque  même en travaillant à l’envers  de manière à ce que modèle voie apparaître ses traits face à son regard. Dans ces moments-là, devant ses amis cérétans, il retrouve la fraîcheur du jeune peintre barcelonais et s’offrait une respiration pour mieux le lendemain, se consacrer à ses recherches vers une abstraction toujours plus complète. »

En 1911 Braque et Picasso vont  partager  pendant quelques semaines la même demeure à Céret  - la maison Delcros -  installant chacun leur atelier dans deux grandes pièces où pénétrait la lumière par de grandes fenêtres.  Dans un article de la même année on peut lire : «  Picasso et Braque ont pénétré dans l’art complexe, difficile et déconcertant du cubisme par des chemins qui étaient  sinon les mêmes du moins  parallèles, pour arriver à un mode de vision et d’expression presque identique… L’espagnol et le français ont créé ensemble et sans trahir leurs origines respectives, un mouvement qui n’est certes pas facile à comprendre pour l’instant mais digne et capable  d’un avenir glorieux… » Vision prophétique de l’avenir pictural que ces deux géants allaient transformer.

Mais l’aventure cérétane ne va pas s’arrêter là  et de nombreux  artistes feront le pèlerinage de Céret,  s’installant, travaillant  puis repartant gonflés d’une sève nouvelle vers de nouvelles aventures artistiques. Jusqu’au début des années 60 Céret constituera l’une des places fortes  de l’art moderne ce qui lui vaudra d’hériter d’un magnifique musée  dont la collection très riche est d’une grande variété, tant par les œuvres que par le nombre des artistes exposés. En 1953 Picasso,  vient assister avec Cocteau à une corrida dans les arènes de Céret. C’est un grand moment, le peintre fête ses soixante-dix ans, mais c’est aussi la fin de la grande époque pour Céret qui voit se terminer un demi-siècle  d’intenses activités artistiques. La ville conservera dès lors sa lumière et la mémoire de ces créateurs qui, souvent aussi pauvres que Job, élevèrent la petite cité catalane au rang de capitale de l’art moderne. Aujourd'hui Céret dispose d'un magnifique musée dont la collection fait pâlir d'envie les grands musées d'art moderne américains et européens. 

« La Mecque du Cubisme » fait le récit de cette aventure unique que Pierre Duchâteau détaille  en connaisseur de l’histoire du cubisme et de cette cité qui inspira tant d’artistes novateurs.

Archibald PLOOM

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 -  Le site du musée d'art moderne de Céret

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