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Philippe DI FOLCO pour son roman MY LOVE SUPREME :

Ecrire un roman sur la banlieue est une idée dangereuse. Plus pour l’écrivain, d’ailleurs, que pour son lecteur. Car, au fond, la banlieue est un thème d’écriture qui fait peur aux éditeurs parce qu’il n’est pas très vendeur sauf évidemment si l’ouvrage est remarquable. Seuls les plus téméraires sont prêts à risquer leur peau pour la banlieue. Parmi eux Stéphane MILLION qui a transformé sa maison d’édition en laboratoire de littérature et qui prend, à ce titre, des risques éditoriaux auxquels presque tous les autres se refusent. C’est une question de tempérament.  Chez CULTURE CHRONIQUE nous soutenons cet idéaliste depuis des années, ce qui nous a valu des découvertes d’auteurs de talents tels que Chloé ALIFAX, Fanny SALMERON ou encore Jules GASSOT. Je disais donc qu’écrire un roman sur la banlieue correspondait à un aller simple pour la catastrophe, sauf si l’ouvrage est remarquable. C’est le cas de MY LOVE SUPREME de Philippe DI FOLCO qui a choisi de décrire une enfance de banlieue, en l’occurrence la sienne, plus exactement à Créteil, l’une de ces villes nouvelles du sud de Paris que le gaullisme des années 60 laissa en héritage à l’urbanisme francilien.

Archibald PLOOM : MY LOVE SUPREME c’est un joli titre de roman …

Philippe DI FOLCO : Très "éditions de Minuit", le premier titre était "Le Centre commercial"... Mais, après quelques mois d'hésitation, et en relisant une version du manuscrit que je jugeais acceptable (entendez : bonne à être envoyée à l'éditeur), je pris le risque d'un titre en anglais. Coltrane bien sûr... "A Love Supreme"... Une prière ou un psaume saxophonique, écrite au début des années 1960... L'époque où le narrateur vient au monde.

Archibald PLOOM : Le destin de ce roman est tout à fait étonnant…. On peut dire qu’il renaît de ses cendres !

Philippe DI FOLCO : Mais sa genèse vous paraîtrait également tout aussi étonnante ! A l'origine, deux enquêtes écrites dans un esprit "gonzo"... L'une commandée par Jean-François Bizot pour Nova magazine en 1998 sur le "centre commercial de Créteil Soleil", le lieu central du roman, et l'autre, une sorte de pastiche d'étude sociologique sur le devenir d'une bande d'amis tous inscrits dans la même école maternelle : ce dernier texte intitulé "Odyssée des mes amis de la crèche" fut commandé par Nicolas Bourriaud en 2000, peu après l'aventure de la revue "Perpendiculaire", mais n’a jamais paru.

Pour en revenir au destin du roman, je dirai qu'après avoir été publié en mars 2001 chez Denoël grâce à Héloïse d'Ormesson, à l'époque en charge des romans avec Florence Robert, il fut finalement épuisé en quelques mois et jamais réédité. En 2009, je récupérai les droits et proposai à mon ami Stéphane Million de le sortir dans sa collection de poche, à la condition que je puisse « revisiter » certains passages. On peut dire que My Love Supreme, sorti en janvier 2012 est un "remix" de la version de 2001. 20% du texte y est inédit.

Archibald PLOOM : Vous avez placé en exergue une citation tirée d’un texte de Joy Division “I’ve got the spirit, but lose the feeling…”

Philippe DI FOLCO : Cette citation était là en 2001, bien avant donc le regain d'intérêt pour ce groupe de Manchester disparu en mai 1981. "Disorder" est un très beau poème de Ian Curtis écrit en 1979, au moment où Thatcher entame la destruction de la classe ouvrière britannique. Les années 1979-81 furent les plus glauques de ma vie, moi qui croyais à une société plus juste et non fondée sur le pouvoir de l'argent-roi. Je voulais partir vivre à Londres, devenue par la suite l'empire du néolibéralisme : un comble ! Mais Paris me dégoûtait à la fin des années Giscard, ça sentait vraiment mauvais pour un jeune ado de banlieue. J'ai fini par vivre à Londres mais bien plus tard, en 1988.

Archibald PLOOM : Votre ouvrage est simultanément un roman et un relevé quasi sociologique de la naissance et du développement d’une ville nouvelle : Créteil.

Philippe DI FOLCO : Exactement. J'ai grandi à Créteil entre 1966 et 1987. Il existe je crois assez peu de romans français s'ouvrant sur une ville de banlieue, comme si celle-ci en était l'héroïne. Je fus très marqué au début des années 1990 par ma lecture du roman de Calaferte, "Requiem des innocents", qui raconte les affres d'un jeune ado dans la banlieue lyonnaise dans les années 1930. Je pense aussi à l'œuvre d'Emmanuel Bove qui m'a beaucoup touché et bien sûr, au roman de Perec, "Les Choses". Et savez-vous que Créteil possède un passé littéraire fort méconnu : l'expérience de L'Abbaye (1907-1909), l'histoire d'une bande de copains qui décide de fabriquer et publier leurs textes, je l'ai découverte lors d'une exposition à la bibliothèque municipale de mon quartier, à la fin des années 1970. Nous avions à cette époque au collège des professeurs de français très militants, curieux, généreux qui nous conseillaient telle ou telle expo.

Archibald PLOOM : Quarante ans plus tard on oublie souvent que ces villes nouvelles naissaient sur des champs de betteraves …

Philippe DI FOLCO : Nous habitions un immeuble construit en 1964 au pied du Mont Mesly : juste en face, s'étendait une immense plaine maraîchère. Je me souviens que ma mère et moi allions y chercher des primeurs. En 1972, les pelleteuses sont arrivées. Le Centre commercial a poussé sur ce champ en quelques mois.

Archibald PLOOM : On a le sentiment en lisant votre roman que la vie du jeune narrateur est totalement conditionnée par les contours que la ville a tracés autour de lui.

Philippe DI FOLCO : Il l'est totalement, suivant le plan triangulaire de la ville. Au milieu, le Mont Mesly forme une ellipse, tout comme le Lac. La ligne de métro n°8 est une sorte de drain qui ponctionne ou recrache son lot d'humains. Quant au Centre commercial, il est bien au centre du centre de cette géographie quelque peu imaginaire, forcément. Cette tautologie pousse à une narration qui consiste à épuiser un lieu et tous ses possibles.

Archibald PLOOM : Ce qui est tout a fait saisissant dans ce roman c’est la progressivité du développement de la ville qui se construit tout au long du récit.

Philippe DI FOLCO : Quand on grandit dans une ville comme Créteil dans les années 1960, le seul moment d'évasion pour un petit garçon c'est le Viniprix de son quartier où il va faire les courses, le boulanger, la boucherie chevaline et le kiosquier qui vend les cartes Panini. Ma mère travaillait à Montparnasse, mon père près du Faubourg Saint-Denis. Il n'était pas rare alors que je les accompagne à leur travail. Je me souviens de l'odeur des métros gris, rouge et vert, avec leurs fauteuils en bois ; mais aussi des passages, des grandes brasseries du boulevard, etc. Créteil disposait d'un centre historique, le "Vieux Créteil", qui fut longtemps le seul endroit qui bougeait : cinéma, centre culturel, centre sportif, la Marne, la piscine Sainte-Catherine. Puis dans les années 1970, le "nouveau Créteil a inversé les pôles, et mon quartier se retrouva à quelques mètres de la nouvelle station de métro Créteil Préfecture. Un nouveau monde, plus vaste, était à porter de jambes, si je puis dire.

Archibald PLOOM : Et puis il y a le centre commercial Créteil Soleil qui fait son apparition en 1973…

Philippe DI FOLCO : Le Centre commercial originel comprenait en ses deux extrémités un magasin Printemps et un BHV. On a du mal à y croire, mais les habitants s'y sont rués. On avait aussi un Carrefour situé sur la Nationale. Entre les deux, la Maison des Arts inaugurée en 1976. Tout ça était orange, bleu acide, plein de spots et de gingles. On avait même un deejay qui assurait "l'architecture sonore" (on parlait à l'époque d'ambiance). Je me souviens d'un réseau de prostituées, au rez-de-chaussée du Centre. Et des vigiles, partout, super méchants. J'ai volé pas mal de trucs mais j'ai fini par me faire gauler.

Archibald PLOOM : Créteil Soleil c’est aussi le symbole de la société de consommation. Finalement le cœur des villes nouvelles était fondamentalement commercial !

Philippe DI FOLCO : Ce que je ne comprends pas c'est comment tout ça a fini par prendre en masse, et comment les banlieusards se débrouillaient-ils avant ? Mes parents avaient une voiture, les courses à Paris c'était quelque chose, une vraie expédition, un truc épuisant mais en définitive, pour un gosse, Paris c'est l'aventure à chaque fois renouvelée. Une fois le Centre inauguré, il me semble que les gens se sont vite rendu compte, inconsciemment ou non, qu'on cherchait à les immobiliser ici et là, et pas ailleurs. Encore une fois, le métro ça marche dans les deux sens : dès l'âge de 12 ans, je me suis rapidement carapater vers Paris. Mais j'aimais aussi le Lac, un lieu d'une grande poésie, et à l'époque, il existait encore des fermes où nous allions. Il y poussait du blé, à quelques mètres des grands ensembles.

Archibald PLOOM : Vous avez choisi de traiter votre roman simultanément sur plusieurs niveaux temporels : l’enfance, l’adolescence, les années d’études, l’âge adulte…

Philippe DI FOLCO : Le plan n'obéit en effet nullement à une chronologie linéaire, de 0 à 26 ans par exemple. Il faut redire que le narrateur c'est à la fois moi et un autre. Que ce texte est une fausse autobiographie, au sens où j'assume totalement mon droit à fictionnaliser ce que j'ai vu, vécu, compris ou pas, de ces années-là. J'ai tout simplement inversé le processus romanesque : on construit un roman, une fiction avec les matériaux que l'on peut ; certains critiques diront d'un écrivain comme Céline par exemple qu'il a, avec son Voyage, réutilisé certaines expériences réelles (New York, etc.), tout ça est assez banal au fond. Moi j'ai pris le parti de la liberté : je fais ce que je veux avec  mes souvenirs, dans la mesure où il est impossible de rendre par les mots l'exactitude de ce qui a été. My Love Supreme est un fantasme sous contrôle.

Archibald PLOOM : Les parents, les amis, les filles … sont aussi au cœur du récit.

Philippe DI FOLCO : Je suis un nostalgique de la "bande de copains". Je croyais beaucoup à ça, aux bandes, aux dérives, aux rêveries, aux glanderies, à la promenade, à l'aventure qui surgit au cœur du quotidien le plus banal. Ma famille (ou "mes" familles) sont autant mes proches que les quelques amis d'alors, qu'il m'arrive encore de revoir. Certains ont lu ce texte et en furent bouleversés.

Archibald PLOOM : Vous avez parsemé votre récit de documents : la Starmix attitude, la mort de Pompidou, l’écroulement du 56, rue Casalis … Comment en êtes-vous venu à disposer votre texte de cette manière ?

Philippe DI FOLCO : Encore une fois, c'est sans doute dû aux premiers détonateurs de ce roman que furent les textes commandés par Bizot et Bourriaud. Et puis j'avais entrepris un cursus à l'Ecole des hautes études. Je me souviens de séminaires sur le roman américain, sur Dos Passos, sur Carver, etc. Leur façon d'interrompre le récit, de le truffer de sortes d'illuminations extralucides ou hyperréalistes, ça m'avait absolument séduit. Et puis je dois vous dire que j'ai tendance à m'ennuyer très vite avec les romans de facture classique. J'aime les nouvelles et les novella. J'ai tenté de bâtir un roman qui ne soit pas un bloc univoque.  La vie, c’est un peu ça, non ?

Archibald PLOOM : C’est un roman fortement autobiographique très émouvant et je me suis demandé ce que vous a apporté finalement sa rédaction ?

Philippe DI FOLCO : Fortement autobiographique, oui et non. Le fait de fictionnaliser certaines impressions d'enfance ou de jeunesse m'a apporté un mieux-être avec mon passé. J'ai été heureux. C'est avec ces mots je crois que le roman peut se terminer.

Archibald PLOOM : Au terme de l’ouvrage vous avez placé une note qui signale qu’il s’agit d’un roman, ce qui est singulier. Pourquoi avez-vous cru utile de le mentionner ?

Philippe DI FOLCO : Depuis quelques années, j'ai entrepris pas mal de travaux disons "sérieux" autour de l'imposture, du vrai et faux, etc. Il est certain qu'un écrivain se sert du genre romanesque pour parfois faire passer ses idées, ses humeurs, du ressentiment ; c'est le cas d'un Houellebecq par exemple mais, ce dernier peut se défendre en disant qu'une fiction autorise toute sorte de choses. Le genre romanesque n'obéit jamais à un code de procédure mais à des usages, des modes, des habitudes, des manières, des formes de styles. Je serais doublement malhonnête avec mon passé et la ville de mon enfance si j'affirmais que My Love Supreme est mon autobiographie.

Archibald PLOOM : Et la petite chronologie finale ?

Philippe DI FOLCO : C'est à propos des clubs, des bandes d'amis, des groupes. Le roman repose en grande partie sur un trio : le narrateur, Francis et Fati. Peu à peu, ce trio se désagrège. Ce sont ces factures, ces schismes, ces délitements qui permettent, je crois, l'éclosion de la littérature, avec ses ralentissements, ses accélérations, ses contemplations, et au final, une sorte de béatitude.

Archibald PLOOM : Conclusion : “La mort n’existe pas ?” 

Philippe DI FOLCO : Oui, c'est évident. Puisque My Love Supreme paye un tribut à la Vie, explosante, débordante, surprenante, tellement surprenante... Nous ne sommes pas écrits à l'avance : demain est un point d'interrogation.

© Culture-Chronique 2012

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