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120 JOURNÉES de Jérôme NOIREZ :

Quel gros livre et quel titre !

Vais-je devoir lire des tortures et des supplices de toute nature, brèves réminiscences du film de Pasolini où j'avais traîné ma grande sœur, prenant bien soin de prendre ma voiture pour qu'elle ne puisse pas quitter la salle avant le générique de fin !

Souvenirs de Sade, aussi, je n'avais pas lu cet ouvrage, dont la perte à la Bastille, fit pleurer des larmes de sang à son auteur, mais à l'époque divine de mon adolescence, j'avais "emprunté" la carte d'identité d'une copine plus âgée pour aller voir le film "Justine, ou les infortunes de la vertu »… mais  revenons au roman qui nous intéresse…

 J'avoue avoir lu une première fois, « Les 120 journées », avec l’angoisse de tomber sur des horreurs dignes de Silling...

Puis, j'ai visité le blog de l'auteur, relu « Les cent vingt journées de Sodome » du divin marquis et « Alice au pays des merveilles » avant de me replonger dans l'ouvrage de Jérôme Noirez, lui qui, en tant qu’écrivain,  doute de son talent, qui se juge "inclassable" pour les éditeurs. Mais c'est peut-être cela, le véritable talent, avoir une écriture à facettes multiples qui se révèle soudain au lecteur, qui l'enchante au sens fort du terme.

Je l’affirme tout net ce roman est un hymne formidable à l'enfance et à la joie de l'imaginaire, qu'il s'agisse du récit mais aussi des mots, mots jolis créés, ciselés comme " rabrunir" ou "les motelets".

L'auteur reprend le schéma narratif de Sade, un espace romanesque divisé en quatre périodes de trente jours pendant lesquelles un adulte sera responsable de l'occupation des enfants,  la voix d’un conteur sera le seul lien avec le monde extérieur. Les noms et prénoms sont empruntés au marquis, sauf pour les garçons...

Quatre adultes désespérés, accompagnés d'une cantinière, qu’on dit infanticide et d'un violeur, kidnappent huit enfants du collège de La Macle et les emmènent dans un lieu secret, étrange, obscur, fait de salles et de portes qui semblent infranchissables.

Je me garderai bien de dévoiler le récit, il est trop bien mené pour être défloré.

Je me contenterai donc d'aborder quatre thèmes qui m'ont particulièrement séduite  

La géométrisation de l'espace.

Qu'il soit question de Silling ou du lieu d'habitation des enfants enlevés, l'espace s'organise en parallèles et en perpendiculaires : "Tout s'organise en parallèles dans la plaine alluvionnaire. Jamais rien ne se croise."

"Aux parallèles horizontales que sont la route, le fleuve, les sillons des champs, les fossés s'opposent cette perpendiculaire inclinée, la rue de l'église et ses caniveaux, la rambarde du belvédère."

" La voie ferrée suit le cours rectiligne de l'eau. Elle est également bordée de murets, de buissons, de grillages, de quais, d'autres murets."

Le dortoir où sont détenus les enfants reproduit la géographie de la ville :

"Cette pièce, c'est La Macle; son pont et ses édicules, sa rivière, son quadrillage de rues et de routes; et, sur ce plan relief en ruines et rebuts, les lits sont les croix indiquant leurs maisons."

On ne peut s'empêcher de comparer cet agencement avec celui du salon en demi-cercle, à quatre niches faisant face à l'estrade où se tient la conteuse chez Sade, de même que la tranchée du proviseur, au milieu de la pièce évoque le terrier du lapin dans Alice au pays des merveilles, avec ses galeries et son sol qui s'incline brutalement.

Pourtant aucune chance pour nos petits héros de faire une chute comme Alice, l'auteur déteste les verticales :

"Je n'aime pas la poésie, cette mise en colonnade de mots, cette célébration de la verticalité. Les cravates aussi célèbrent la verticalité. Je n'en ai jamais porté."

Seule la mère de Gilles a "des manières de téléphérique, elle descend et elle monte deux fois par jour."

La vraie victoire d'une des enfants est de comprendre, brutalement, devant son ordinateur, ce qu'est une diagonale :

"Ne plus seulement longer les champs, mais les traverser, oser quitter les parallèles, tracer des diagonales, des diagonales ! Elle n'en avait vu qu'en cours de maths, elle pensait que ce n'était que pur concept."

La critique du système éducatif

Le roman est parsemé de portraits d'enseignants peu flatteurs.

Monsieur Beuvelot est professeur de physique, " qui aime surtout se tâter le menton, source magique de son savoir, le remodeler entre ses doigts ou le pousser vers le haut, comme s'il essayait de le suspendre à sa lèvre inférieure".  Madame Dupaigne, une prof de français qui "nasille."

Pour une des geôlières, Durcet, ancienne institutrice dont le fils a fait brûler l'école, la description est encore plus cruelle :

"Ses lèvres esquissent de nouveau leur sourire enseignant, celui de la patience, de la bienveillance et de l'envie de meurtre contenue."

La même Durcet a pour pédagogie de faire recopier aux prisonniers des passages d'ouvrages autant désuets qu'insipides, comme " le premier livre de lecture à l'usage des écoles tenues par les filles-de-la-sagesse."

La rentrée est comparée à la porte de l'enfer de Rodin :

"Pour Sébastien, la rentrée, c'est ça. Un portail monstrueux, moitié métal, moitié chair."

En tant que prof, je peux dire que c'est vrai...

L'effondrement de l'école de Ninon, sa fille, est peut-être le symbole de l'échec du système, le conteur, Monsieur Duclos rencontre la maîtresse de sa fille au milieu des gravats :

"Je lui ai dit que je ferai travailler Ninon chaque jour, jusqu'à ce qu'une solution soit proposée. Elle a dû penser que je la trouvais parfaitement superflue, et, elle est repartie dans les gravats, tête et bras ballants. Il faut bien le reconnaître, c'est ainsi que je la juge."

L'angoisse de Ninon à l'idée d'aller dans une autre école est telle qu'elle lui donne la nausée et provoque des pleurs :

"Mais c'est une détestation qui ne s'appuie sur rien de précis, la bizarrerie, la tristesse, des choses vagues. Je voudrais la haïr moi aussi cette école, nous la haïrions ensemble chaque matin et chaque soir. Nous finirions par en rigoler."

D'ailleurs l'auteur va retirer sa fille de l'école pour lui faire la classe à domicile.

Mais cette fronde dépasse l'aspect scolaire, Monsieur Duclos remet en cause le système social avec le personnage de Monsieur Monsieur, second mari de la mère de Ninon.

C'est tout le système "adulte" et " responsable" qui est remis en cause par l'innocence de l'enfance, comme le dit Blangis, l'ex-proviseur :

"L'important, c'est de débarrasser le plancher. Mourir est une façon. Si nous ne cédons pas la place, je veux dire, volontairement, de bon cœur, nous serons à jamais des vieillards hideux, des proviseurs à vie."

Les récits dans le récit 

Le conteur invente, il ne se sert pas de son expérience personnelle comme La Duclos de Sade. Il extrapole des histoires à partir de personnages réels, Sébastien, le copain de Ninon, Lucile, son "employeuse" revue et corrigée.

Une seule fois, il se sert d'un épisode de son passé et il est immédiatement démasqué par une enfant:

"- Ludovic, c'est votre prénom... Ludovic, c'est vous...Votre...enfance. Ca se sent.

-Pas vraiment mon enfance. Une certaine idée de celle-ci.

-Vous faites comme le père de Lucile. Vous nous emmenez dans votre passé."

Le père de Lucile, en effet, lui fait revisiter son enfance et l'emmène " toujours plus loin dans son passé. La prochaine fois, ce sera la maternelle."

Il l'oblige à visiter son école primaire et lui fait honte en y entrant et en parlant avec une maîtresse.

Ce qui est génial dans ce roman, c'est que se sont les adultes qui font honte aux enfants et non l'inverse.

"A quinze ans, en première année de lycée, Lucile vient de découvrir qu'il y a quelque chose d'horrible chez son père, un pourrissement, une odeur fétide, elle ne sait quoi. Peut-être que cela va finir par passer. Ou que cela va empirer... Nous verrons."

Honte identique et terriblement comique des enfants devant une prof d'espagnol qui esquisse un pas de danse, ils sont gênés pour elle...

Ces récits, c'est aussi le dégoût du conteur devant le silence des adultes, devant la mère de Sébastien qui laisse fracasser son fils par son mari :

"Une larme hésite à couler au coin de l'œil. Ça a quelque chose d'affreux, cette goutte de miellat sur cette conjonctive sanguine."

Ces récits arrivent à nous faire rire de réalités tragiques, la crémation du tonton, sur lequel la mère jette une toile cirée, l'embrasement de la mère...

Le feu apparaît comme un purificateur du monde des adultes, ce monde que l'auteur rejette, il est né en même tant que Ninon, avant elle, rien n'existait, il est son papa, le garant de l'escargotière et de la jungle du jardin...

Par ailleurs ces histoires témoignent de l'imagination débordante de l'auteur, le conte de la princesse Pneumonie est une pure merveille.

L'amour infini de l'enfance 

Dans « Les 120 journées » les enfants triomphent des adultes qui ont essayé de les humilier, transformant les mains en "mimines" et les pieds en "petons", de "les moquer" comme dirait Ninon en projetant leurs photos de bébé.

"Nous ne muons pas, ils auront beau nous l'affirmer, nous le répéter, nous arracher l'enfance d'un coup sec, nous ne muons pas."

Les adultes se trompent en décrivant l'adolescence comme "pourrissement", "privation de récit", " ce qu'ils ont pu nous faire chier avec nos hormones jusqu'à nous faire croire que nous étions empoisonnés par notre âge, que notre adolescence n'était qu'un pourrissement, une répugnance, sang, poil et sébum."

Dans ce roman, maturité et immaturité sont enfin réconciliées.

L'auteur, lui-même, revendique son immaturité lorsqu'il évoque l'émission qu'il produisait à la radio :

"C'était une flânerie autour de ces petits riens que les gens matures méprisent d'un haussement d'épaules, et je me roulais avec bonheur dans la puérilité, m'en souillonnais des pieds à la tête."

La maman de Ninon " me disait parfois que je puais le gosse, de la même manière qu'elle m'aurait dit, si j'avais été alcoolique de retour du bistrot, que je puais l'alcool."

Il envie l'innocence de sa "crapote" qui joue au milieu des larves et des escargots, il craint de la voir grandir:

"Peut-être alors que la voir grandir, m'attristerait moins."

Il souhaite arrêter le temps :

"Je crois me souvenir que les anciens disposaient d'un temps, appelé "aoriste", qui est hors de la durée et de l'accomplissement. Il faudrait le réinventer pour dire cette espèce de nostalgie que couvre le bruit d'autrui. Si nous étions seuls au monde, elle nous bercerait, et nous n'aurions plus peur de rien."

 Ce sont d'ailleurs, les genoux et les mains "crapotes" de la fille de l’écrivain qui figurent sur la couverture de l'ouvrage, elle a même failli attraper un tétanos du genou en posant pour la photo !

Roman  bouleversant « Les 120 journées » est une vraie découverte de cette rentrée littéraire, œuvre créative d’un écrivain amoureux des mots qui entraine sur les rives de l’enfance, découverte aussi d’une écriture authentique et forte qui mérite qu’on lui consacre nos meilleures heures de lecture.

SYLVIE LAMBERT (2012)

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 -   Le classement Romans CULTURE CHRONIQUE  

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