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LA JEUNESSE EST UN ART : LE BEL AGE de MERWAN CHABANE :

 Le Bel-âge, chez Merwan Chabane est l'âge des possibles : si la « famille est un archipel » disait Chapelan dans Amoralités familières avec non pas un usage affiné de l'euphémisme mais laissant présager un suspense Hitchcockien de l'autre; chez Merwan, cet archipel s'avère la possibilité de rencontre, ce que par des décisions courageuses (nous y reviendrons) des personnes s'offrent comme possibilités de vie.

       Le pitch sera résumé à son tenant le plus humble pour vous laisser une saveur toute familière et cependant vierge à la lecture de son travail. L'histoire relate les tribulations de trois jeunes filles prises chacune dans un tourment propre à ce que supporte la vingtaine chez un jeune, les études, les histoires d'amour, l'amitié.

       L'histoire de Merwan est simple et c'est là sa force, car elle puise son éloquence dans les possibilités de narrations qu'offre le support de la bande dessinée. Son découpage est très moderne, inspiré par le montage du cinéma ; les planches s'apparentent à des scènes bien coupées et définies pour illustrer une idée. Et une idée peut se révéler simplement une réflexion triviale, comme tout quidam peut le faire dans sa salle de bain lorsqu'il laisse aller son vague-à-l'âme sans que rien ne se passe pourtant en apparence ; or, la glace ou l'eau offrent matière à réflexion (Lewis Trondheim l'a illustré dans « Omni Visibilis », ou Bastien Vivès dans le « Goût du Chlore », une activité est toujours un travail, au sens d'un travail sur soi. Et les trois protagonistes de Merwan sont baladées dans le marasme et la fatalité dévolus à leur âge et leur condition d'étudiante, mais conserve chacune cette part réflexive qui fait que jamais elles ne restent passives, jamais elles ne stagnent.

       Merwan n'est pas tendre avec ses jeunes filles toutefois, la réflexion c'est aussi une main prise sur le temps, un sursis constant, une épreuve (au sens éditorial du terme) de lâcheté. Et il ne faut pas s'attendre à des « wonder women » du devenir qui se relèveraient de leurs problèmes comme on va bosser après une mauvaise cuite. Non, elles sont dépendantes de leur famille, du couple, du mauvais sentiment qui passe, de cette brièveté du rapport humain qui fait que l'on croit en l'autre comme on croit tout comme article de foi. Elles ont la gueule de bois de leur choix, et elles inspireraient un César pour une compression. Ce qui reste d'elles, c'est la possibilité d'être, que Heidegger dans Le Temps et l'autre résumait dans une locution horriblement efficace : « l'homme est sa possibilité », elles sont chacune responsables de ce qu'elles sont, à lire au présent continu de la langue anglaise, elles ne sont que leur faculté à décliner leur assentiment dans leur existence.

       Chez les sceptiques, l'assentiment est une faculté évaluant la valeur des impressions délivrées par les sens et permettant à l'esprit d'adhérer avec conviction à une représentation, pour un sceptique il n'y a pas « d'impulsion sans assentiment préalable à une impression » (voir l'ouvrage Des contradictions des stoïciens). Actualisé au Bel-âge de Merwan, la passivité que nous évoquions via les réflexions en salle de bain ne sont in fine que l'expression de l'assentiment qui vient à naître, cet album concentre les différents assentiments de trois jeunes filles qui au travers de leurs impressions sensibles laissent poindre l'impulsion finale que nous révèlent les dernières planches offrant à Merwan la gageure de développer les possibles de ses trois jeunes filles. Assurément ses trois albums illustreront la montée en puissance dans la capacité des trois jeunes filles de se choisir en tant qu'individu.  

       Il manquerait le cadre au tableau que nous peaufinons, si nous ne nous intéressions pas davantage au cadre cinématographique que nous avons soulevé au début de la chronique. Il y a dans le découpage de Merwan une capacité d'accélération de grande facture, l'histoire peut nous prendre de vitesse tant il rétrécit ses scènes au fur et à mesure de l'album ; et c'est la preuve de son talent, sa capacité d'illustrer l'entonnoir des choix de ses jeunes filles en leur coupant le souffle. Il les confronte à leur mutisme, à ces choix qu'elles remettent à plus tard, face à ce moment où l'on ne joue plus, où la jeunesse ne peut plus courir après elle-même. Et où il faut agir, et si elles tardent, ce n'est guère par bêtise, c'est que comme Sartre le disait dans l'Etre et le néant, les actes nous laissent une responsabilité écrasante. Elles se doivent d'agir, pour ne pas s'asphyxier. 

       Je ne vais pas résister à parler de mon personnage préféré sur les trois, il s'agit de Lila. Lila, c'est la faible, celle qui se laisse aller à la chair, que Zola aurait transformée en Nana pourrissante, celle qui fait ce que l'on ne saurait pardonner, mais que l'on commet pourtant en actes. Qui est le commun, qui est l'usage de la passion sans limite, c'est-à-dire, celle qui s'accomplit dans l'immédiateté de la sensation, sans peser le poids des actes. Qui ne s'assume pas à l'instant où elle agit, car elle se diffère.

       Si je parle de Lila, c'est qu'elle est belle, la plus belle à mes yeux. C'est celle que je consolerai, car elle a juste été sotte, de croire que rien ne se sait, et que la beauté du geste réside dans son exercice en oubliant sa conclusion. C'est juste « de la jeunesse ».

       Et comme le disait Baudelaire dans ses fleurs maladives :

       « Les pauvresses traînaient leur seins maigres et froids,

       Soufflaient sur leurs tisons, et soufflaient sur leurs doigts ».

STEPHANE PIHAN (2012)

 

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