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CARNET 38 : UN SIÈCLE D'INTELLECTUELS de Michel VINOCK :

Je me sens souvent seule avec mes lacunes en histoire. Il me manque cette fondation sur laquelle je vois les autres déposer leur savoir et je cherche désespérément des béquilles. Barthes et les structuralistes m’ont longtemps servi de cache-misère  : « s’en tenir au texte », prônaient-ils. A la bonne heure ! Avec quelques outils d’analyse affinés, le tour était joué ! Il fut une époque bénie où il était même inconvenant de replacer un texte dans son contexte. Evoquer la biographie de l’auteur était plus que ringard ! Le Contre Sainte Beuve était l’arme fatale : pas question d’expliquer l’œuvre par la vie, seul le style, la structure, la construction importaient pour un critique, digne de ce nom. Aujourd’hui, il est de bon ton de dénoncer ces méthodes, de trouver qu’elles dessèchent, qu’elles nuisent à la transmission, au goût de lire. N’exagérons rien ! Ne jetons-pas le bébé avec l’eau du bain ! Avant tout, la lecture, version Barthes and Co, développe l’esprit critique et oblige celui qui parle d’un texte à en parler vraiment et à se mouiller. Elle exclue de son cercle d’initiés les ennuyeux érudits, qui étalent avec jubilation leurs connaissances sur l’auteur et l’époque et évitent de se confronter à l’oeuvre, passant allégrement le littéraire à la trappe !

Ignorer l’histoire n’est toutefois pas tenable. Je dois bien l’avouer. Que Proust écrive pendant l’affaire Dreyfus, que Gide ait flirté avec le communisme tout en dénonçant le stalinisme, que Romain Rolland ait été un des premiers à percevoir le danger de la montée du fascisme et à craindre le pacifisme dans ce contexte, ne sont pas simples affaires d’anecdotes. Qu’allais-je donc devenir ? Abandonner la partie. Me dire qu’il était trop tard, qu’à mon âge, les neurones ont fini de faire leur boulot de collecte sérieuse et qu’ils sont plutôt en train d’effriter le maigre butin accumulé. Que nenni ! Après quelques verres de vin, j’osai confier mes grandes faiblesses à un ami. Il a eu la délicatesse de faire comme s’il ne s’était jamais aperçu de rien, on reconnaît là les amis véritables, et de me conseiller illico d’attaquer l’histoire par le littéraire, côté coeur pour moi en quelque sorte. C’était un plan d’attaque qui méritait attention.

J’ai donc osé ouvrir Un Siècle d’intellectuels de Michel Winock, façon d’éclairer le XXème siècle, période pour laquelle, j’avais quelques repères. Cette lecture m’a bousculée. Heureusement, j’avais de longues journées d’été pour plonger et relever la tête sur de paisibles paysages. Ce que je lisais produisait d’intenses questionnements : mes idées toutes faites sur les auteurs étaient malmenées. Rien de très joyeux à se confronter aux remous de l’histoire : même ceux qui avaient choisi le bon camp étaient parfois défaillants. J’ai été immédiatement séduite par la capacité de synthèse de Michel Winock, qui retrace chronologiquement chaque période du siècle écoulé, sans perdre le fil de ses démonstrations, pistant chaque auteur dans ses évolutions et circonvolutions. Rien n’est laissé au hasard : courriers, journaux, entretiens, tout sert à écrire la pensée de ces hommes sur l’histoire en train de se faire. Ce qui fait tourner la tête c’est justement la complexité des positions. Trop souvent, nous simplifions afin qu’il soit plus tranquille d’établir qui est ou pas du bon côté, qui a su faire montre de courage ou de lâcheté. Dans son récit, Michel Winock dévoile le dessous des cartes, les doutes, les avancées ou reculées de chacun en fonction de « son terreau », ses lignes de fuite et de ses fondamentaux, et surtout le risque d’aveuglement face à l’histoire immédiate. Cela est évident mais ce qui l’est moins c’est de voir que nos grands écrivains avançaient difficilement, ce qui ne veut pas dire que la valeur littéraire de leur oeuvre tient à la position prise dans l’histoire. Il faut se garder de cette chasse aux sorcières. Néanmoins tout compte quand on aborde un texte : nous ne sommes pas des lecteurs hors sol, et les auteurs n’ont pas écrit hors de leur temps. Il importe de faire dialoguer les époques. C’est à cela qu’aide l’impressionnant travail de Winock. Je ne sais ce que cette lecture laissera en moi comme savoir constitué. Il est difficile d’édifier sur du sable mais cela m’aura donné le goût de cette écriture de l’histoire, ce récit qui relie les événements et les hommes. Je suis loin de pouvoir briller en société en citant, l’air de rien, événements, dates et lieux sans sourciller. Certains continueront donc de m’impressionner mais j’aurai saisi ce qui les passionnent : la soif de remettre les choses à leur juste place tout en approchant l’épaisseur du temps.  

A lire d’un bloc comme une traversée du siècle ou par feuilletons étape par étape.

 

MARCELLINE ROUX  (2012) marcelline.roux@laposte.net

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--  Les carnets littéraires de Marcelline ROUX

--  Le classement littéraire CULTURE CHRONIQUE  

 

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