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ESPACE CAPILLAIRE :

 Je viens d'aller chez le coiffeur (on leur apprend "au coiffeur" dans les écoles de nos jours). Question tarifs ils attaquent à 22 euros que tu sois Ozzy Osbourne ou Alain Juppé. Visiblement c'est pas calculé au poids comme pour les patates. Mais je suis content, une super coupe avec un "dégradé progressif" sur les tempes et sur la nuque. Au-dessus le dégradé est total autant que naturel. Pendant que je me faisais tripoter le crâne je regardais celle qui me dégradait : une bien jolie fille que je recommanderais à tous ceux qui éprouvent le besoin de regarder des paysages apaisants. C'est étonnant comme aujourd'hui les coiffeuses ressemblent à des avocates. Les avocates ressemblent, elles, à des présentatrices télés. Quant aux présentatrices télés on dirait des pornos stars. On ne peut plus se fier à l'aspect des femmes. Après avoir regardé la jolie avocate qui me coupait les cheveux je m’intéressai à mon  salon  (il n'y a rien à foutre chez le coiffeur, on peut même pas lire). Cet établissement est flambant neuf, à ma manière je l'inaugure. Le précédent avait fait faillite, c'était un vieux salon avec des coiffeuses entre deux âges et des dames oubliées sous des casques depuis les années 60, au moins, avec sur le cuir chevelu des bigoudis qui faisaient électrolyse. Maintenant, on ose à peine entrer dans cet "espace capillaire". C'est comme les coiffeuses, désormais on n’est pas bien sûr de l'endroit où l'on va mettre ses pieds et ses tifs. Ça tient de la discothèque et des plateaux où l'on organise les défilés de mode. Au son on vous envoie de la techno pour charmer vos oreilles, au cas où vous auriez le mauvais goût, de vouloir vous faire rafraîchir autour des oreilles avec Coltrane ou Monteverdi. Vu la monotonie du beat et les copiés collés, je parierais sur David Guetta (jolie coupe lui aussi). Au plafond on peut suivre des minuscules loupiottes bleutées, comme les chemins d'évacuation dans les avions, pour le cas où, je subodore, il y aurait deux séchoirs en panne et qu'on serait obligé de se poser en catastrophe. En hauteur on a fixé des poutrelles métalliques comme celles qu'on utilise sur les scènes de concert rock, et on y a fixé des projos. Quand on vous attaque à la tondeuse, vous avez une poursuite braquée sur le crâne. Il pourrait y mettre des gélatines bleues ou vertes pour vous donner bonne mine et, tant qu'on est dans l'ambiance clubbing, une boule à facettes. Mais personnellement je ne suis pas fan de l'idée d'une coiffeuse dansant en m'ajustant les pattes au rasoir, mais chacun ses goûts. Côté personnel donc, les dames sont toutes blondes plus ou moins platine, sont toutes jeunes même quand elles l'ont été, sont d'une féminité laborantine, avec des alignements de dents tels que, quand elles  sourient au moment du pourboire, on est obligé de mettre ses Ray Ban. Mais je suis heureux : Mady m'a fait un élégant dégradé. Mady sentait bon. Mady parlait doucement. Je me demande dans quelle boîte on la range le soir.

 Je suis né à Cambrai (59). Combien de fois l’ai-je écrit sur des formulaires. Combien de fois le mentionnant à haute voix me suis-je entendu dire : « Ah ah la grosse bêtise ! ». Est-ce qu’on dit aux gens qui sont nés à Bayonne « Ah ah le jambon ! ». A ceux de Loué « Oh oh le poulet ! » ; de Tokyo « Hu hu le sushi ! ». On peut s’en marrer des heures. Jouer au jeu du con qui est né là. Comme si les vanneurs étaient nés à nulle part sur incognita. Mais peu importe ça fait partie des petites fatigues qu’il faudra se trimballer jusqu’au bout, sans avoir à jouir de la dernière fois, hélas. Certificat de décès : « Il était né où ? » J’espère que de l’autre côté il ne se trouvera pas des importuns pour vous dire : « T’es mort où ? ». Avec le bol que j’ai je pourrais aussi bien casser ma pipe à Meaux. « Hon-hon l’andouillette ! ». Je suis donc né à Cambrai (Nord), ah ah la bêtise ! Là où c’est drôle c’est que oui, je suis le fruit d’une bêtise. Même si papa et maman m’ont conçu à Paris, rue Joseph de Maistre, hors mariage. J’adore le « m’ont conçu », terminologie de notaire et de bedeau. Papa et maman ont fait l’amour, et même avec un peu de chance ils ont niqué comme des sauvages. Personnellement je n’en ai aucun souvenir. Je suis le souvenir. Ils avaient vingt ans et des poussières, c’était l’amour, vous savez ce que c’est. Sauf que il a fallu dissimuler le ballon (moi in utero, très beau) sous la robe de mariée. Et fissa. La voilà la bêtise. Un beau secret de famille que j’ai appris incidemment quand un mien cousin, m’a balancé la patate chaude, à l’adolescence, avec un rien de condescendance. Mon Dieu un enfant quasi naturel. Et moi j’ai aimé ça, un enfant quasi surnaturel (j’étais déjà prétentieux). Toute la famille s’était ingéniée pour que je ne me rende pas compte que, né en novembre avec des parents mariés en juin, ça fait un coup de mars ou d’avril. J’avais rien soupçonné, mais pour le coup j’ai refait mes comptes. Et ça m’a plu. J’avais beaucoup de griefs contre mes parents, mais cette étreinte avant l’heure je l’ai bien aimée. D’abord parce que si ce n’était pas arrivé à cette heure là, ce mois là, je m’appellerais peut-être Josette et je serai écrivaine ou plasticienne ou pire juge écologiste. Ensuite parce que j’aime l’idée d’être né hors, à une époque où il fallait naitre in. Papa et Maman qui n’ont jamais cessé d’être des conservateurs ont commis par amour cet unique geste révolutionnaire. Je suis un geste révolutionnaire. Aujourd’hui quand on me dit « bêtise » je réponds : « geste révolutionnaire ».

DENIS PARENT (2011) 

 

Tiré de "Mémoire d'un amnésique"© 

Lire la chronique sur le roman de Denis Parent : Un chien qui hurle                                                                 

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