Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
CARNET 39 : COMMENT JOUER DEVANT UNE BIBLIOTHEQUE ? :

Petite pause salutaire ou comment jouer devant une bibliothèque ? 

Il est un jeu qui me permet d’oublier que j’ai une chronique à écrire, tout en laissant croire que je suis en quête d’inspiration : parcourir les rayons de ma bibliothèque et lire des titres au hasard. En fait, le hasard est déclencheur. Le premier titre lu est mon top départ et doit inviter d’autres titres.

Ce matin, un dos blanc délimité par deux lignes orange, m’attire. J’ai oublié qui est classé là, il faut dire que c’est tout en bas du meuble. Je repère Kamo No Chomei et sa cabane de moine. Ce livre, je l’ai acheté, non sans mal (à l’époque il n’avait pas fait l’objet de réédition), car Jacques Roubaud en avait parlé comme un de ses livres de référence. Je ne pouvais pas ne pas avoir, dans ma bibliothèque, ce livre culte de Roubaud. Ma promenade débute donc par ces notes de moine. La règle est de ne pas le relire. Je peux, tout au plus, le sortir de son sommeil, le feuilleter et tenter de me rappeler de sa lecture. Pour celui-là, ma mémoire n’est pas défaillante. Dès cet instant, commence vraiment le jeu ; Kamo No Chomei doit susciter une déambulation singulière des yeux sur les étagères pour rechercher, l’air de rien, qui lui fait écho. Deux travées au-dessus, j’aperçois Les Quatre saisons de Kyoto ; première belle réponse. Je me souviens de quelques peintures de Higashiyama qui feraient un décor rêvé pour la cabane du moine mais j’ai oublié le texte. Je remarque tout de même que la préface est de Kawabata : mauvais point pour la lectrice oublieuse que je suis, il faudra que j’y replonge plus sérieusement une autre fois. Je continue au hasard, le but est de ne pas m’arrêter sur les titres dissonants, de poursuivre jusqu’à un autre texte pertinent. Cette fois, c’est presque trop facile, je vois surgir le rayon des Soseki et les atmosphères de son journal de convalescent, les impressions de nature entrent immédiatement en harmonie avec Notes de ma cabane de moine. Je ne m’en sors pas trop mal. Je passe rapidement la longue enfilade des livres de Jacques Roubaud, hors jeu, car trop évident. J’aperçois La Sérénité intérieure de Plutarque, hélas, malgré mes efforts, aucune trace ne surgit, l’ai-je seulement lu ? Quoiqu’il en soit la sérénité est une des recherches de Kamo No Chomei, je garde Plutarque. Le Chercheur d’absolu de Théodore Monod, Walden ou ma vie dans les bois de D.H Thoreau, ces deux-là ont retraversé mon champ récemment, alors tout va bien, je suis en contact et eux sans aucun doute avec l’errance du moine. Je tisse facilement des liens avec tous les récits de Jean-Paul Kauffmann de L’Arche des Kerguelen, La Lutte avec l’ange, à La Maison du retour. Je n’ai aucune difficulté à refaire défiler les passages sur Delacroix luttant à Saint-Sulpice contre l’humidité, se battant pour faire vivre sa fresque, sur les habitants étranges de la Tour de l’église, sur les moments de désert venteux des îles Kerguelen... Tout ce petit monde s’entendra à merveille avec mon moine. Je pousse plus loin et m’arrête pour respirer, comme il se doit, à la station assise du Maître zen, Taisen Deshimaru, et le transforme, par imagination, en descendant lointain de Kamo No Chomei. Je raccroche, en passant, le Winter de Rick Bass, sa solitude dans le Montana sera un probant contrepoint américain à la cabane d’orient. Je décide que L’Unique Trait de pinceau de Fabienne Verdier offre une calligraphie au paysage... La machine des titres s’emballe, c’est le moment de m’arrêter. Je m’installe et fais le point sur la récolte : pas mauvaise, en vérité. J’en conclus que la constitution de ma bibliothèque répond à une certaine cohérence, et que le réseau souterrain de significations entre ces différents titres témoigne de ma quête. C’est plutôt rassurant. En mettant à l’épreuve de ce petit jeu la bibliothèque de quelqu’un d’autre, je pourrais m’amuser à deviner qui il est ou du moins ce qu’il recherche. Cela peut servir. Par ailleurs, en partant d’un autre titre, toujours pris au hasard, il se peut que la moisson soit moins abondante. Il faudra alors que je me demande si ce livre est une erreur d’achat ou un chemin de questions nouvelles à alimenter ? Ces associations livresques ne sont pas qu’un jeu mais autant de pistes pour apprendre à se connaître. Le « connais-toi toi-même ! » de Marc Aurèle serait un préambule idéal à la règle du jeu, si je devais l’écrire. Faire le point sur ce que l’on a lu dans sa bibliothèque et discerner à partir d’un angle d’attaque comment différents livres viennent éclairer une même question de départ est un exercice du type « google mental » plutôt revigorant !

Toute promenade, digne de ce nom, croise des bancs. Il arrive donc que ma déambulation oculaire se termine par une pause-lecture ou relecture d’un des ouvrages croisés et parfois cela fait naître une nouvelle chronique ! Bref, cet intermède ludique est aussi productif.

MARCELLINE ROUX  (2012) marcelline.roux@laposte.net

-                                                                                                                                                                       -

--  Les carnets littéraires de Marcelline ROUX

--  Le classement littéraire CULTURE CHRONIQUE  

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :