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LES PETITS SUCCES SONT UN DESASTRE de Sonia DAVID :

Le premier roman est un peu l’oeuvre de tous les dangers pour celui ou celle qui se pique d’écrire. On ne devient pas écrivain en claquant des doigts mais on n’est pas forcément écrivain non plus parce qu’on écrit.  Il faut donc bien à un moment ou à un autre prendre le risque d’affronter l’épreuve du premier roman. C’est un rite initiatique qu’on peut connaître à tous les âges mais qui, selon les intéressés, reste l’une des expériences les plus fortes de leur vie.  Demander à n’importe quel écrivain : que faisiez-vous le jour où l’on vous annonça que votre premier roman allait être publié ? Il vous répondra avec la plus grande précision. Et pour cause, ce fut sans doute l’une des meilleurs nouvelles de sa vie – sinon pour certains la seule !

Sonia David s’est donc frottée à cette étrange expérience qui conserve en France encore un peu de ce prestige qui doit beaucoup aux deux siècles qui nous précédèrent.  Son premier roman Les petits succès sont un désastre nous propose l’ascension de la butte Monmartre en technique alpine – cette dernière s’opposant à la technique himalayenne exigeant des moyens beaucoup plus conséquents en hommes et en matériel.  Dans le domaine littéraire la technique alpine consiste à respecter une unité de lieu, d’action et de temps permettant – Racine en soupire d’aise – d’aboutir à un dénouement qui referme le roman sur cette supplication du lecteur victime de son philtre : “Pitié bourreau, laisse-moi 100 pages de plus !”

Les petits succès sont un désastre est d’abord le roman de l’amitié, celui de la petite bande qui se réunit chaque jour dans un café de Montmartre. Certains sont en couple, d’autres sont célibataires, ils se connaissent par coeur. La narratrice, Rose, surnommée Zéro par ses acolytes  - chacun appréciera l’anagramme - partage les secrets des uns et des autres qui connaissent les siens. Il y a un petit côté post-lycée dans ces rencontres où l’on parle de tout et de rien et où chacun scrute les évolutions psychologiques des membres de la petite confrérie. Vincent, Nélou, Fab, Alex, Tica, Merlin, Sonia, Comar ne sont finalement pas tout à fait finis, ils ne ressemblent pas à monsieur ou madame tout le monde, où peut être alors sont-ils les messieurs et mesdames tout le monde de Montmartre car après tout les clichés ont la vie dure et la butte continue de représenter un certain idéal de vie.  On s’amuse de leur légèreté, de leurs aventures et on se surprend à vouloir jouer des coudes pour obtenir un billet d’entrée dans ce club où il ne suffit pas de payer sa consommation pour pouvoir être admis. La peinture que nous propose Sonia David de ces rencontres de fins de journée aurait pu avoir un petit côté répétitif si l’écrivain n’avait habilement glissé le petit grain de sable qui dérèglera le mécanisme bien huilé des rendez-vous de la petite bande.

Rose est traductrice et elle va, par le plus grand hasard, gagner une somme assez importante pour s’offrir une période sabbatique qu’elle décide de consacrer au rêve de sa vie : écrire un roman. Notez bien la subtile mise en abyme que nous propose l’écrivain, écrire un premier roman sur un écrivain qui écrit son premier roman ! Il y a là comme une technique élaborée pour éviter tous les signes indiens qui accompagnent l’épreuve qui consiste à rédiger une oeuvre romanesque destinée à la publication. 

Si Les petits succès sont un désastre est le roman de l’amitié, il est aussi celui de sa dissolution. Ou comment perdre tous ses amis en un coup un seul  !  En effet notre apprentie écrivaine va se montrer aussi douée pour venir à bout de son oeuvre littéraire que pour s’expulser de la petite bande comme on accouche d’une nouvelle vie.  Sa méthode va consister à baser sa fiction précisément sur les membres du groupe. Elle leur explique leur projet et se propose de les interwiever les uns après les autres, certains font un peu de résistance mais elle finit par recueillir les confessions de chacun.  Son roman naîtra finalement de ce patchwork de personnalités que l’auteur revisitera évidemment à sa guise, ce qui ne plaira pas à tout le monde et en vérité à presque personne.  

La sortie de son roman va coincider avec l’annonce de la maladie de Nélou l’un des piliers de la petite bande.  Rose voit simultanément son roman recevoir le meilleur accueil du public et le pire de ses amis qui se sentent trahis par les portraits qu’elle a faits d’eux dans son récit.  Elle s’interroge sur le cataclysme qu’a créé dans sa vie la publication de cette première oeuvre littéraire : “J’ignore ce qui m’atteint le plus, la réaction de mes amis, ou celle de la critique. D’avoir trahi mes proches, ou écrit un livre jugé aussi mauvais (…) j’avais injecté le poison, sans me soucier de savoir si le temps charrierait l’antitote, ni même s’il existait un remède…”

Rose en publiant abandonne les habits de Zéro, son destin bifurque désormais et c’est elle qui décide seule de ce que sera sa vie. Le groupe l’a nourrie pendant des années au point d’avoir été à la base de sa réussite littéraire mais cette réussite donne naissance à un être indépendant qui assumera sa solitude au point de quitter la butte Monmartre pour le sud de la France. Car Les petits succès sont un désastre serait aussi le roman de la solitude du romancier. Au fond le remède de la vie de Rose ne tenait pas dans la chaleur protectrice de la petite bande mais dans la solitude de l’écriture.  La maison qu’elle achètera avec ses droits d’auteur est aussi celle du retranchement, de l’exil intérieur, celui que connaissent tous les créateurs qui ont appris à préserver leur jardin intérieur.

Le roman commence sur une touche plutôt légère aux amours et aux humours post adolescentes et se boucle par une réflexion sur les paradoxes de l’existence, sur la douceur perdue puis retrouvée, sur l’espoir d’une vie nouvelle qui ne perdrait pas tout à fait ce que fut la précédente.  En lisant les dernières pages beaucoup auront le sentiment que Rose est peut-être tout simplement devenue adulte mais qu’elle gardera toujours en elle cette part d’enfance inextinguible et c’est peut-être là l’essentiel.

Sonia David a choisi de placer en exergue de son ouvrage un sublime passage de Tout est illuminé de Jonathan Safran Foer qui aurait aussi bien servir de conclusion à cet excellent premier roman : “Nous parlâmes pendant de nombreuses minutes, au sujet de nombreuses choses, mais en vérité je ne l’écoutais pas, et il ne m’écoutait pas moi-même, et il ne s’écoutait pas lui même. Nous étions dans l’herbe, sous les étoiles, et c’est ce que nous faisions.”

ARCHIBALD PLOOM (2012-2013)

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