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LES LIGNES DE TA PAUME de DOUNA LOUP :

Après L’embrasure qui a reçu un très bel accueil de la part de la critique et des lecteurs, Douna Loup nous propose Les lignes de ta paume un second roman à la composition élaborée qui serait à la fois la traversée d’un siècle,  une méditation sur  la vieillesse et le portrait d’une femme au parcours original. Les lignes de ta paume sont celles de Linda, une vieille dame de 85 ans qui vit dans son appartement de Genève au milieu de milliers de tableaux qu’elle a peints.  C’est la ligne de vie de Linda que la narratrice va nous raconter.  Linda est une vieille femme fantasque et sans doute un peu indigne, c’est en tout cas ce que les premières pages de l’ouvrage laissent supposer : “ Tu me dis que tu n’as pas de pays, pas de patrie, pas de religion, que tu n’as pas eu vraiment de soeurs, même si vous étiez cinq, que tu n’as pas eu de parents malgré leur présence, pas connu l’amour, pas connu la norme, que tu es née prématurée, déjà en marge, déjà un monstre, ta mère te l’a répété, un petit monstre d’un kilo deux qu’il fallait envelopper de ouate comme une cultivatrice aurait couvé un oignon en terre pour qu’il pousse.”

Les débuts dans la vie de Linda sont donc difficiles mais à l’époque elle s’appelle Nelly, Linda sera son nouveau prénom de baptème, celui qu’elle s’est choisi. Elle laissera Nelly à ses parents mais on parle là de circonstances qui se déroulèrent longtemps après sa naissance car la vie de Nelly-Linda sera longue et riche, les évènements se bousculant et encombrant son existence comme les tableaux qui occupent désormais la presque totalité de l’appartement de la vieille dame qu’elle est devenue.

Linda du temps qu’elle s’appelait Nelly est née dans les années 20 à Paris d’un père qui était policier dans le Jura Suisse et d’une mère héritière d’une riche famille d’horlogers suisse.  Couple improbable puisque son père était déjà marié quand il fait rencontre sa mère, ils auront 5 filles et vivront d’abord à Bagnolet dans la banlieue parisienne.  Sa mère qui perdit très tôt sa propre mère n’est pas vraiment un modèle maternel : “Tu penses que ta mère n’avait pas appris à aimer, sa mère n’avait pas eu le temps de lui transmettre cette donnée essentielle.”  Ce sera d’ailleurs l’une des pierres d’achoppement de la vie affective de Linda.

De Bagnolet la famille part à Bry sur Marne puis à Roppe dans le territoire de Belfort où les parents achètent une petite maison.  Les filles vont à l’école primaire : “ L’instituteur et l’institutrice de l’école de Roppe aiment manier le baton et le mépris. Ils sont mari et femme et règnent sur les classes mixtes d’un commun désaccord…” Récit des châtiments cruels d’une autre époque où certains enseignants se laissaient aller à leurs pires penchants sans être jamais inquiétés. “L’instituteur a deux batons. Il les appelle  “Rosalie” et “Petit médicament”. Rosalie est de corpulence lourde et l’instituteur passe son temps à la caresser, Petit médicament est fin, il fait siffler l’air quand il s’abat sur vous.”

Les grondements de la guerre décident les parents à retourner en Suisse. Ils s’installent à Porrentruy ou un instituteur donne des cours de musique à Nelly mais un soir, alors qu’il la ramène chez elle il s’arrête dans un chemin de forêt et lui vole son enfance et sans doute l’envie d’aimer les hommes. On trouve cette sentence dans le roman comme une épitaphe : “A quatorze ans j’ai perdu l’adresse du beau temps.”. De son côté sa mère fait à ses filles un chantage permanent au suicide en manipulant devant elle un révolver. Supplications, pleurs des cinq soeurs, elle finit toujours par se calmer et range son arme jusqu’à l’alerte suivante.

La guerre se vit de loin en Suisse même si des craintes d’envahissement s’empare parfois de la population. Nelly devient finalement coiffeuse.  Ses parents se sont séparés et sa mère accumule les dettes, elle devra finalement vendre sa maison pour les solder. Nelly travaille de salon en salon, elle croit tomber amoureuse d’une femme mais cette illusion s’efface comme un mirage. La guerre n’est plus bientôt qu’un mauvais souvenir et Linda va finalement céder aux avances d’un homme qui fera preuve de toute la patience du monde  - quatre longues années - pour qu’elle accepte de devenir sa femme. Elle renonce pour lui à son rêve d’Amérique mais elle a toujours un problème avec l’amour et elle avoue n’être guère intéressée par les enfants : “ Je suis devenue mère malgré moi. Comme un bout de bois qu’on se serait efforcé de tailler dans le sens contraire des veines. Avec toute l’inadéquation de mon corps à cette fonction. Les instincts ne sont pas venus, je me suis retrouvée seule face à ma première fille (…) Je regardais ses petites mains, j’entendais ses cris, je me répétais c’est ma fille, ma fille, c’est ma fille mais je ne savais pas ce que ça voulait dire…”  Terrible aveu, confession sincère d’une femme qui assume la réalité qui fut la sienne et celle de ses filles. Grand mère elle aimera pourtant l’un de ses petits fils, différent des autres, un peu comme elle, mais il mourra dans un accident d’avion comme si au fond l’amour ne pouvait vraiment pas s’accorder avec sa vie.

Ce n’est qu’arrivée à la soixantaine que Linda va se mettre à peindre et à sculpter sans plus pouvoir s’arrêter. La création l’habite désormais et donne un nouveau sens à sa vie.  Son appartement devient la nef de ses oeuvres.  La vieillesse est là, son mari atteint par la maladie d’Elzhameir doit quitter leur appartement pour une maison spécialisée. Encore une séparation douloureuse mais Linda s’efforce de vivre du mieux qu’elle peut sans jamais s’arrêter de créer.  Peindre et sculpter jusqu’au bout comme un voyage au delà de la douleur, comme un voyage vers l’amour.

Ce roman à l’écriture claire retrace l’existence de Linda par petites touches, mêlant les voix de la narratrice et de Linda qui surplombent le récit de ce qui aurait pu rester une vie minuscule mais à laquelle l’écriture de Douna Loup donne un élan limpide et lumineux.  Ce travail romanesque partant d’un témoignage réel, car Linda Naeff existe vraiment, aurait pu être périlleux mais l’écrivain a su équilibrer le récit et les voix multiples et nous offre finalement une oeuvre originale qui met une vie en pleine lumière sans pathos, avec la simplicité et l’efficacité littéraire qu’on lui connaissait déjà.  Un livre de femme sur une vie de femme qui ne devrait pas être seulement lu par un lectorat féminin.

ARCHIBALD PLOOM © Culture-Chronique 2012

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