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ROCK ET LITTERATURE :

Quand Bill Haley enregistre en Avril 1954 "Rock Around The Clock", le Rock and Roll est surtout considéré comme une nouvelle danse. Pourtant en quelques décennies ce mouvement musical que certains  considèrent encore comme mineur, va s'imposer de façon définitive dans le paysage culturel mondial. Mais le rock ne va pas se contenter de produire de la musique, il va aussi faire couler beaucoup d'encre, en d'autres termes le rock fait écrire... D'abord évidemment les "lyrics" de milliers de titres produits chaque année, ensuite celle des rocks critiques qui permettront à des générations d'amateurs de mettre un peu d'ordre dans une production pléthorique ; enfin le rock donna naissance à plusieurs générations de romanciers imprégnés de l'énergie puissante et désordonnée de cette musique.

Dans son magnifique roman "Mason et Dixon" se déroulant à la fin du XVIII ème siècle, Thomas Pinchon fait l'apologie d'une langue américaine naissante à travers les propos de l'un des personnages qui se révéleront prophétiques : " N'est-ce pas le Rythme même des Machines, la clameur des Moulins, le Branle des Océans, le Battement des tambours dans la nuit, les Rocs qui roulent, eh bien, si l'on souhaite lui donner un nom ... - Rock and Roll ! ". Langue rythme, langue qui roule, langue musique le rock est donc tout autant affaire de langue qu'objet littéraire.

En retour d'ailleurs le rock s'est parfois inspiré des oeuvres littéraires qui souvent non aucun rapport avec lui. Faut-il rappeler que le célèbre  "Killing An Arab" de Cure fait référence à "L'étranger" de Camus et que les "Doors" doivent leur nom à l'ouvrage d'Aldous Huxley "Les portes de la perception" qui explorait les effets des drogues, sans oublier l'influence de la poésie de William Blake sur l'oeuvre dylanienne.    

Dès les années 60 les écrivains vont s'intéresser au rock. Tom Wolfe publie en 1963 un texte qui fera date sur le producteur Phil Spector producteur très en vogue à l'époque et qui a fini depuis au fond d'une geôle californienne pour homicide. Wolfe approfondira la veine en produisant une manière de docu-fiction sur le voyage hors norme et littéralement halluciné jusqu'à San Francisco de Ken Kesey et des Merry Pranksters en bus pour rejoindre les membres de Gratefull Dead. Le titre français « Acid Test » résume assez bien le propos général qui ne néglige rien de la consommation des drogues consommées par les protagonistes.

Notons parmi les précurseurs Michael Herr (« Putain de Mort »), James Agee et Walker Evans (« Louons les grands hommes ») et sans doute William Burrough dont la consommation de stupéfiants vaut à elle seule celle de l'ensemble des membres du Grateful Dead. Dans la même famille, Rudolph Wurlitzer écrira trois romans aux alentours des années 70, trois oeuvres largement inclassables intitulées « Nog », « Plans » et « Tremblement de Terre » dont les dialogues ont quelque chose d'assez becketien. Là encore les personnalités se dissolvent dans des consommations immodérées de produits stupéfiants, l'amour est en libre service et la dimension politique penche plutôt du côté de l'anarchie.

Difficile de ne pas trouver dans la littérature rock une propension à la rébellion et au refus des institutions. Elle n'est d'ailleurs pas forcément une littérature sur le rock mais plutôt une posture qui consisterait  à voir dans la réalité une dimension éminemment festive  où simultanément toutes les possibilités de contestation seraient ouvertes.  Cette littérature prend ses distances avec l'académisme pour une écriture plus passionnelle. Au fond, une cartographie du rock pourrait trouver dans le dadaïsme et le situationnisme les fondements idéologiques  d'une rébellion qui déboucha finalement sur le mouvement punk. C'est en tout cas l'exercice auquel se livra Greil Marcus dans son fameux « Lispstick Traces » qui n'a malheureusement pas été traduit en français. Le même Marcus dans « La République invisible » s'intéresse aux bandes que Bob Dylan enregistra avec The Band en 1967 dans une maison de Woodstock et consacre un chapitre complet au titre Lo and Behold ! sans pouvoir vraiment s'expliquer ce qu'il y a de tellement unique dans cette chanson sinon peut être le ton de la voix de Dylan, un ton qui lui semble totalement nihiliste et que Marcus assimile à un humour de survivant habitué à la défaite.  Peut-être cette analyse apporte-t-elle un élément de définition qui correspondrait à ce que pourrait être la littérature rock, une écriture contaminée par le désaveu de tout ce qui va de soi mais qui ne manque jamais d'énergie. Le rock est aussi un art de la mise en scène, un art de la dramatisation qui exige une théorie esthétique qui respecte son caractère autonome.  « Baise-moi » de Virginie Despentes pourrait être une version littéraire possible d'Anarchy In UK des Pistols comme un déferlement de férocité gratuite et d'assauts ininterrompus contre les institutions petites bourgeoises. Dans un autre genre, dans  son roman « Superstar », Anne Scott manifeste elle aussi un attachement charnel au rock accentué par une précision maladive dès lors qu'il s'agit de faire référence à des instruments de musique à cordes électrifiés de préférence.


Mais pourrions-nous nous interroger sur la littérature et le rock  sans faire un tour du côté de nos amis britanniques et en particulier le fameux « High Fidelity » de Nick Hornby, auteur prolixe qui a su faire de la banlieue grise de Londres où l'ennui suinte par tous les pores des suburbs, un lieu d'inspiration où l'on comprend qu'il n'y a rien à faire d'autre que de la musique ? Après tout c'est bien là où tout a commencé en Europe. L'oeuvre est  composée un peu à la manière des LP des années 60, une succession de chapitres-singles concis et inspirés qui font oeuvre  à travers le fil conducteur de l'existence d'un disquaire fauché financièrement et sentimentalement. Roman où la musique est évidemment centrale mais où le talent d'Hornby conjugue auto-dérision et humour.


On peut d'ailleurs se demander si le rock n'a pas au fond pris la place des mythes ancestraux en devenant cette part de mythe en nous. C'est la réflexion que je me suis faite un jour en assistant à Broadway à la comédie musicale Rock Age où, en manière d'introduction, un guitariste de Hard Rock se place au-dessus d'une bouche d'aération donnant l'illusion d'une folle chevauchée, cheveux au vent, alignant successivement tous les clichés que nous ont assénés 40 années de guitaristes héros ... C'est caricatural et pourtant il y a dans ce type de posture quelque chose de l'équation rock  qui consiste à orienter ses émotions vers une forme d’héroïsme énergique  fortement imprégné d’individualisme.  Sauf qu’en littérature la bande son est absente, il ne reste plus que la dimension émotive qui est finalement le cœur même de la littérature rock.


Dans son excellent essai intitulé « Philosophie du Rock », Roger  Pouivet  reprend la description que l’on trouve sur le site du rocker  Ryan Adams à propos de son album Heartbreaker : « Heartbreaker  est un disque à écouter quand vous passez chez vous une longue nuit à noyer votre chagrin, trop saoul pour dormir et pas suffisamment pour rester éveillé. Vous ne pouvez arrêter le rouet du désespoir  qui tourne  dans votre tête. Vous devriez peut-être boire plus encore et continuer ainsi à torturer votre propre esprit… Mais le mieux c’est de passer ce CD et d’arrêter de réfléchir. C’est un rêve éveillé.  Adams apparaît comme un troubadour sur la route, les cheveux dans les yeux.  Sa voix est comme un angle émoussé, comme une pierre polie par la rivière de la tristesse.  Ses mélodies sont dépouillées, sèches… Les paroles sont des confessions. Les chansons vous font remonter le temps : Washington Square Park dans Manhanttan, le troubadour joue de la guitare, un harmonica… un jardin musical à la Beatles, vous y flottez dans la houle de cordes. Ces chansons sont tristes,  c’est sûr,  mais le troubadour vous dit qu’il n’y a pas de mal à être triste, pas de mal à se sentir vieux avant l’âge. La question se pose : comment peut-on se sentir si bien à se sentir si triste ? »


Ce court texte souligne bien en quoi  une chanson, un album peuvent nous aider à ressentir les émotions fondamentales  aussi rapidement qu’il est possible de le faire. L’œuvre enregistrée a cette faculté de nous rebrancher instantanément sur l’intimité de nos sentiments. Autant de madeleines de Proust à retardement qui trouvent évidemment dans la littérature rock un champ d’expression esthétique qui prolongera à travers les mots, les situations et les concepts, toutes les contradictions humaines, les peurs, les angoisses, l’amour fou, l’alcool, la drogue, le désir  et la déchéance qui passent comme des ombres sur la scène du théâtre de nos vies. 

ARCHIBALD PLOOM  

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