SURFER EST UNE MALADIE ADDICTIVE ! :

UNE CHRONIQUE DE DENIS PARENT

Surfer est une maladie addictive. On le sait et il n’y a pas que les célibataires et les onanistes qui jouent avec la petite souris le nez rivé à l’écran, comme des matous de fortune, rétroéclairés tels des spectres, fantômes d’eux-même, cybernétisés au dernier degré. Je suis membre du club bien sûr et pas près d’être soigné. L’horizon d’internet est mental, même si on cherche des photos, des films, de la musique et l’explication définitive de la localisation du point G (avec schéma). On va y chercher des recoins de soi-même, des curiosités marginales, on est en quête de réponses à des questions qu’on ne s’est pas posé ou pas suffisamment longtemps. Le plaisir est celui du cadavre exquis : un coq-à-l’âne sémantique. On surfe d’une idée à l’autre, par dissociation d’idée et quand on cherche à remonter un fil, cette salope d’Ariane ne nous a pas attendu parce qu’on a pris des tas de chemins de traverse. Et l’état de douce hébétude qui s’ensuit n’est pas pour autant un état d’abrutissement. Il est assez proche de celui qui prévaut après de longues rêveries. Les itinéraires de surf mériteraient d’être étudiés. On en saurait plus sur soi même. La petite souris agit et nous promène dans la cage, mais au gré de quelles impulsions ? Nos psys qui semblent vraiment au bout du rouleau théorique et qui devraient connaitre tôt ou tard la chute de leur mur de Berlin feraient bien d’y développer une nouvelle forme d’observation de nos comportements mammifères. Dis moi comment tu surfes je te dirai qui tu es. On est pas loin de l’inconscient, les yeux dans les yeux de l’écran, miroir mon beau miroir, noyé dans un océan de pixels qui nous hypnotisent et nous laissant entre les mains de notre désir. Le surfing est un lieu de décomplexions totale. Tapi dans notre ordinateur nous sommes enfin délestés de la honte, de la peur, de l’affectation sociale. On peut faire des pipis et des cacas mentaux, violer les tabous, expérimenter l’horreur, atteindre la pulsion ultime. C’est grave docteur ? Je n’en sais rien mais franchement ça ressemble à de la catharsis. Les courageux anonymes, bloggeurs lamentables qui se répandent en insultes et en saloperies sur les forums ont de ces colères subites, comme des feux de paille, qui rendent compte c’est sûr de leur propre misère, mais pas forcément de leur réel niveau d’abjection. C’est juste que c’est virtuel, alors c’est permis. Sur le web on fait semblant, pas seulement à jouer avec des avatars, on fait semblant d’être dieu ou diable. Et après on retourne à maman, à bobonne ou au turbin. Il est intéressant de voir d’ailleurs que dès que l’identité s’affirme comme sur les réseaux sociaux, même des identités dissimulées, les codes sociaux reviennent ventre à terre. On se regroupe par affinités, par provocation, par opposition, par préférence. Revient alors l’image publique ou semi-publique, vaniteuse, composée, narcissique. Sur Facebook on essaie de se faire une beauté avant de parler. Ou une laideur suivant le clan auquel on appartient. On rentre à nouveau dans l’arène de la communication interactive alors on se doit d’avoir l’haleine fraiche, la posture avantageuse et la culotte changée. On est de droite de gauche, chrétien, musulman ou juif, hétéro ou gay, on a fait des études ou pas , on vous emmerde ou on vous aime bien, le tout dans un environnement guilleret comme une animation mickey dont le but est de nous faire sentir utile. Mais utile à quoi ? Pourquoi écris-je ce foutu journal en ligne ? Pour amuser trois copains, m’amuser moi, ou laisser vivre ma pensée dans un espace dénué de finalité, pour ne pas dire de fondement ? Ou alors peut-être pour lâcher la pression des jours qui s’amoncellent. Du coup je me demande ce que deviennent les pages des gens qui meurent. Est-ce que les réseaux les détruisent ? Restent-elle à clignoter pour l’éternité sur un ultime statut de moins en moins visité ? Réfléchissons à notre ultime statut, si d’aventure il devait être le dernier : « Je me demande si j’ai pas oublié le feu sous les patates ».

DENIS PARENT (2010)

 

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