Z COMME… MUSIC IS THE BEST !!! :

Un Z ciselé de bronze et d’argent vieilli embrassait les deux vantaux de la lourde porte menuisée du Zaloon. Une puissante poussée suffisait à l’ouvrir, entrainant les gonds à grincer leur soif de lubrifiant et les clients de bières. Augustin Broons se dirigea mollement vers le bar où une belle brochette de zozos perchés sur des chaises hautes s’enivrait de pontifiants verbiages, subsidiairement d’alcool. Le zinc luisait sous les rais de lumières des cercles formés par la condensation des verres froids et des frottements erratiques d’avant-bras dressés au soutien de têtes plus ou moins lasses, de verres plus ou moins vides et de cigarettes plus ou moins légères. Une accorte donzelle qui officiait au bar lui présenta la carte des cocktails. Une certaine Zophie qui d’emblée lui confessa qu’elle se serait bien passée de cette coquetterie prénominale, mais que c’était grâce à ça qu’elle avait eu ce boulot, dingue non ? A croire que sa venue au monde fut perçue comme l’arrivée du cheveu sur la soupe ou que ses parents en avaient un sur la langue, mais bon.  

-  Bonzour, qu’est-ce que z’vous sers ? demanda-t-elle.  

Augustin leva lentement les yeux vers elle, lui adressant un regard inexpressif tant la carte l’avait laissé entre le zist et le zest. D’évidence, un zobsessionnel avait œuvré à la création de ce concept-bar qui érigeait la dernière lettre de l’alphabet comme l’exclusive initiale. Une façon peut-être d’offrir un lieu dédié aux minorités zézayantes, à moins qu’il s’agisse d’un allemand… Augustin finit par se décider pour un London-Zébu, breuvage improbable à base de téquila, de « five o’clock tea », rehaussé d’un zeste de Pimm’s, bien entendu…

Le zélé du « Z » qui avait présidé à la décoration du Zaloon avait poussé l’exercice dans son moindre détail. Sur les murs lambrissés en zebrawood, l’on pouvait admirer entre autres, des affiches de Zardoz, de « Z » et divers films de zombies, des posters de Led Zeppelin, de ZZ Top, de Jay Z, de Zachary Richard ou encore de Zard qui tapissaient également l’espace sonore, des photos d’Emiliano Zapata, de Zinedine Zidane et d’Emil Zatopeck, et même d’anciennes affiches publicitaires pour Piz Buin. Près de l’entrée, une vaste étagère supportait des figurines de Zorro, de Dragon Ball Z, de Fourmiz, de Zorglub, du Zouave du pont de l’Alma à côté desquelles reposaient quelques œuvres littéraires dont celles de Zola et un improbable dictionnaire du « Z ». En contrebas du bar, les serveuses vêtues de zibeline patrouillaient dans un vaste lounge exclusivement meublé de fauteuils en peau de zèbre et de tables en ziricote. Même les portes des toilettes distinguaient les zizis des zezettes. Cet insolite exclusivisme produisait une sorte d’œcuménisme des plus cocasses, notamment musical ; Zizi Jeanmaire chantant Purple Haze valait son pesant de zan. Zophie laissa échapper le London-Zébu de ses mains et un zut. 

- Et rezut ! ajouta-t-elle en s’accroupissant derrière le comptoir. 

Augustin prit silencieusement sa soif en patience et une chaise qui venait de se libérer à côté d’une incarnation parfaitement réussie de la Barbie siliconée des années 70, modèle disco à crinière rose-platine. Son visage lui dit un vague quelque chose, mais peu lui importa, un sentiment de gêne diffus l’avait envahi, l’impression que ce panthéon du Z souffrait d’une grave lacune, le genre d’omission dont un tel lieu ne pouvait souffrir. Il avait beau chercher, il ne trouvait pas. 

-  Salut, moi c’est Dale. Lui dit la Barbie en lui adressant un franc sourire. 

Augustin le lui rendit, se présenta à son tour et lui demanda séance tenante - sans bien sûr vouloir paraître inconvenant - la raison pour laquelle il avait l’impression de la connaître. Il comprit le sens du clin d’œil pour le moins licencieux qu’elle lui adressa quand elle pointa du doigt une vieille couverture de Hustler accrochée au dessus du bar.

-  C’est moi là haut… Cool, non ?... Et juste à côté, c’est Terry, mon mari. Lui déclara-t-elle fièrement. 

C’est la photo du mari qui retint toute l’attention d’Augustin. Cette photo de concert immortalisait un des plus grands batteurs de la planète… Monsieur Terry Bozzio ! Tout devint clair le temps d’une fulgurante reconnexion mémorielle. Frank Zappa était LE personnage qui manquait furieusement à cette galerie des grands du Z qui se prétendait exhaustive. Comment avaient –ils pu l’oublier ? Terry Bozzio avait été un des batteurs de Frank Zappa à l’époque des Mothers of Invention, le seul, dit-on, qui fut capable de venir à bout de la cauchemardesque partition de « The Black Page ». 

-  Mais alors… Vous avez chanté avec Frank Zappa !  S’exclama Augustin en s’adressant à sa voisine sur un ton qui salivait l’admiration dévote du fan décérébré. 

Dale Bozzio acquiesça en tortillant le croupion de satisfaction. Elle s’était illustrée en jouant le rôle d’une catholique nymphomane, Mary, dans « Fembot in a Wet T-shirt Night », un des morceaux de « Joe’s Garage », opéra rock en trois actes composé par le Maître en 1979. 

-   Oui… Je me souviens…  Surtout le troisième acte… « Packard Goose » : « Information is not knowledge. Knowledge is not wisdom. Wisdom is not truth. Truth is not beauty. Beauty is not love. Love is not music. Music is THE BEST !!! » 

Ce matin là, Augustin Broons, handicapé par une formidable érection matinale, alla uriner en fredonnant « Why does it hurt when I pee ». 

 

 Augustin BROONS (2010)
 
 augustinbroons@free.fr
 

 

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