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CIORAN OU LE CDD DE L'ENNUI :

"Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées"

Vers du marchand d'armes Arthur R.

C'est un peu cela l'ouvrage de Cioran : nous présenter un poète sous un autre jour. Une pomme, comme douce et sucrée ou ce berceau d'une prochaine vermine qui ronge la chair du fruit comme la nôtre sera visitée par les vers; car la beauté, sa suavité, mange les pissenlits par la racine.

Cioran n'écrit jamais un simple journal – comme Renard le faisait - il sait comment il sera lu, l'ensemble de ses fragments sont combinés pour un dessein d'apparat poétique qui ne recherche pas le bon trait d'esprit, mais le bon sentiment, caustique et si pathétique... qu'il en révélerait une certaine noblesse.

Tachant de nous composer l'ignominie : il plonge dans nos propres ténèbres notre face de carême. C'est une lecture intimiste Cioran, son usage délabré d'aphorismes et de paragraphes hachés doit receler nos craintes et nos désaveux.

Il y a cette phrase célèbre : « avoir commis tous les crimes sauf celui d'être père ». Mais ce n'est qu'une phrase, cela ne s'inscrit pas dans un projet ou une thèse. A cet égard le rappeur Fuzati fait bien mieux dans son opus subversif et puissant du Klub des Loosers avec le DJ Detect : La fin de l'espèce.

Quand Beigbeder - celui qui a pris en charge la campagne médiatique de Robert Hue en 2002, pas le candidat UMP parisien défait aux dernières législatives - conseille à Ségolène Royal la lecture des Cimes du désespoir de Cioran en 2007, il se reprend, cynique, car « cela n'est pas une recommandation très gentille ». L'effet de beigbeder est bien de mettre en lumière l'apologie de la douleur exacerbée d'un Cioran face aux erreurs de communication - qui en politique sont semblables tourments - de Ségolène Royal. Il utilise Cioran comme une arme sarcastique, c'est là son plus bel ouvrage. Pour une arme philosophique il aurait pris Nietzsche ou Stirner.

Cioran est une munition pour raillerie, dans son Amphitryon, Molière s'exclame : « Et d'une raillerie a-t-on lieu de s'aigrir ? » ; il y a, je dirai jusqu'à un usage humoristique de la lecture de Cioran. Une sorte de One Man Show sur papier.

Il surfe sur la vague de cette fausseté que Labruyère ou Zola ont si bien su traiter : l'hypocrisie consommée - sans satiété jamais - par l'autre, cet autre qui n'est qu'une extension de soi.

Cioran a, par ailleurs, l'art consanguin des punchlines - comme on dit dans le milieu du rap – il est doué pour se gausser de la plèbe Saint Germain des Prés, du temps que les gens prennent à prendre la pose, de l'ardeur d'un apprenti philosophe qui réfléchit seul dans un bar, et que n’aurait-il trouvé pour brocarder la nuit blanche parisienne ?

« A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ». Ayant découvert Cioran alors que j'étais en 6ème via son Précis de décomposition, qui trônait dans la bibliothèque de mon grand frère entre Lévi-Strauss et Weber. J'ai pris une claque dont les doigts ont marqué ma joue durant cinq bonnes années. La question du suicide est fondamentale, Camus en tire la problématique majeure de son Sisyphe, Cioran en tire une noblesse de Dandy. Il y a acte de poésie à être tout en se cessant de l'être, car au fond on a le sentiment d'un suicide par l'écriture quand on le parcourt - dans le même effet que Nicolas Cage dans l'excellent film « Leaving Las Vegas » se suicidant à l'alcool - Cioran n'est que sa possibilité de finir comme Deleuze.

Et ce suicide programmé est chaleureux, limite de bon-vivant, d'une austérité relative, qui imagine les jeunes filles en fleur croisées dans le métro complètement pourries par les années... à défaut d'être capable de les séduire (voir ses Cahiers).

Il y a du Ronsard chez Cioran, mais dans ses plus mauvais jours, car Ronsard admet volontiers être un vieillard cacochyme en mal de très jeune femme dans son lit. Cioran lui n'assume pas son incapacité d'en finir avec lui-même, il tourne autour du pot comme une abeille allergique au miel qui combat son haut-le-coeur avec sa nécessité de vivre. Cioran semble incapable de travail. Il cultive un ressentiment envers lui-même qui apparaît prémaché  confectionné pour finir dans la collection blanche de Gallimard.

Il fait fantasmer une jeunesse en anomie avec sa propre respiration, qui a la mauvaise foi de se croire âgée alors que sa croissance en est à la puberté. Avec toute la tendresse que ma jeunesse peut avoir pour les fulgurances de Cioran, je ne lui reconnais pas plus de talent qu'un bon polémiste ou pamphlétaire d'aujourd'hui.

Cioran n'a jamais eu le dessein de se supprimer, son écriture ne permet pas de le dire. Il conspue les nihilistes à coup de « Le rien est déjà un programme » (voir ses Cahiers encore) mais n'a jamais rien apporté comme réponse.

Sur le désespoir Kierkegaard est d'une lecture beaucoup plus intéressante notamment sur ses rapports à la religion et à la finitude.

Cioran est néanmoins racheté par sa lucidité, car il n'y a ni mauvaise foi, ni duperie de soi au sens sartrien chez Cioran. Il a pleine conscience de son imposture pour lui-même. Peut-être, que le fait de ne pas l'avouer constitue un atout de son écriture acerbe.

Cioran est ainsi un fumiste de la maussaderie, incapable de s'ennuyer, nonobstant les efforts qu'il déploie pour se parer d'un cafard poétique. A force de se lover autour de son incapacité proclamée à apprécier les choses, il parvient à se trahir et finit par chuter dans le classicisme qu'il dénonce. Il y a de très belles études sur Cioran, s'interrogeant sur le mal-être ou la notion du gouffre, dont je ne nie point l'intérêt philosophique. Cioran est juste la chronique fantasmée d'une mort annoncée ; peut-être ai-je plus de tendresse - pardonnez-moi - pour le destin tragique d'un Caraco, l'homme qui ne se ment pas a toute ma gratitude pour savoir jouir de cette humanité que tant redoutent.

Une vie pour désapprendre à sourire, mais on sait comme la bonne chair lui a toujours ridée les zygomatiques. C'est un prime time à chaudes larmes: l'objectif consacré de s'affamer le temps d'une journée avant le banquet du soir. C'est une lecture générationnelle, de pauvre chance, qui apporte un peu de grunge philosophique à une perdition en mal de se nourrir elle-même. Ce n'est même pas un bon microbe car il n'est pas capable de se multiplier. Il coupe son poison à l'antidote et hurle au loup, fatalement au bout de la troisième lecture, on baille et on le plaint, car le collège est bien loin. Le défaut du médicament placebo c'est bien lorsqu'on en prend conscience.

Et le droit social ne tolère pas plus d'une fois, pour le même office, les reconductions de CDD.

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