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LES HÉROS DE L'EMPIRE d'Edward BERENSON :

 Qui sont les héros de l’Empire ? De quels héros et de quel Empire s’agit-il ? Deux vieilles nations européennes, La Grande Bretagne et la France, étendent, au dix-neuvième siècle,  leurs possessions coloniales et convoitent, l’une et l’autre, plus spécifiquement, de nouveaux et vastes territoires, quasiment inconnus, sur le continent africain.  Les héros ont pour nom Henry Morton STANLEY, Charles GORDON, pour les Anglais, Pierre SAVORGNAN DE BRAZZA, Jean-Baptiste MARCHAND et Hubert LYAUTEY, pour les Français.

Tous ces personnages ont d’abord pour point commun d’être des explorateurs, des aventuriers, des figures hors norme, comme les grands conquérants de l’Histoire, qui n’hésitent pas à se lancer dans des expéditions redoutables, loin de leur pays. Ils prennent tous les risques et luttent, au péril de leur vie, contre l’épuisement et la maladie, pour atteindre des contrées sauvages, insalubres, difficiles d’accès. Ils affrontent des populations qui peuvent leur être hostiles et vont jusqu’à leur faire la guerre.

STANLEY, par exemple, prend la tête d’une expédition, avec deux cents hommes, soldats et porteurs, emmène dix-huit tonnes de matériel, depuis le Zanzibar pour rejoindre, au bout de huit mois de marche, à Ujiji, aux abords du lac Tanganyika, le légendaire Docteur LIVINGSTONE, dont on est sans nouvelles. De nombreux participants à cette aventure sont atteints par les maladies, malaria, variole et dysenterie. Ils s’épuisent à cause de la malnutrition et de la déshydratation. L’explorateur, qui va lui-même jusqu’au bout de ses limites physiques et morales, perd dix-huit kilos, tout au long de ce périple. Les mules meurent bizarrement car atteintes de la maladie de la mouche tsé-tsé. La saison des pluies impose à cette caravane humaine de patauger dans la boue, les fleuves en crues, les terrains inondés. La saison sèche amène une chaleur intolérable, suffocante qui apporte la maladie et décime les rangs des porteurs. 

Ces héros passent aussi pour des saints laïcs, des modèles de dévouement et de courage, d’abnégation de soi, d’ascétisme aussi, tout cela au service de leurs pays respectifs, de la civilisation moderne et du progrès, qu’ils contribuent fortement à instaurer et développer dans les contrées les plus lointaines et les plus sauvages d’une Afrique noire, encore largement inconnue. Ils passent souvent pour des pères, des protecteurs, des bienfaiteurs de nouveaux peuples qui semblent leur être infiniment reconnaissants.

BRAZZA a l’image d’un conquérant pacifique, qui met, peu à peu, sous l’influence bienfaisante de la civilisation, tous les territoires du Congo, qu’il traverse et découvre, au cours de son aventure. Sans verser une goutte de sang, il traite, au nom du roi Léopold II de Belgique puis pour la France, avec MAKOKO, le roi des Batéké, dans le but de repousser encore plus loin les limites des territoires colonisés. Sa personnalité elle –même est admirée par son mélange de virilité et de féminité, de courage, de dureté à l’effort auxquels se mêlent du  raffinement et de la douceur. Il représente l’humanité en ce qu’elle a d’universel, de tolérant, de positif ; c’est un modèle auquel tout un chacun rêve de s’identifier.

Ces explorateurs peuvent aussi devenir des figures de martyrs, qui sacrifient leurs vies pour servir la cause de leur pays. Ils entrent, comme des héros grecs ou des figures de la Bible, dans la légende et occupent l’esprit des hommes, par l’image héroïque qu’ils laissent dans l’inconscient collectif. Un culte leur est dédié, après leur mort. Avant cela, ils tiennent jusqu’au bout dans des situations désespérées, avec un courage sans pareil.

GORDON meurt à Khartoum, après une résistance farouche contre les armées du Mahdi, chef islamique, qui possède une grande partie du Soudan, et dont les armées ont vaincu, auparavant, les troupes anglaises en Egypte. Le héros britannique, ignorant tout amour propre, pense que Dieu seul inspire son action et qu’il doit toujours écouter humblement ce qu’il lui demande, au péril même de sa vie. Adhérant du mouvement évangéliste, mal secouru par son pays, dont les dirigeants politiques ne font pas ce qu’il faut pour lui donner la victoire, coupé de toute liaison télégraphique avec les autorités anglaises, coupé du monde civilisé, il doit affronter une armée infiniment plus nombreuse que la sienne qui encercle Khartoum. Au dernier moment, dans un ultime effort pour se défendre, il meurt décapité. Sa légende devient ensuite plus grande et plus forte que celle de tout autre homme politique en Angleterre.

Pourquoi ces héros ont-ils tous pour missions d’accroître les Empires coloniaux de nations européennes ? Que représentent ces Empires ? Derrière toutes ces expéditions, se cachent des visées nationalistes, nourries, souvent, par des rancoeurs et des déceptions passées. En France, par exemple, la III ème République, au travers des exploits et des conquêtes, même pacifiques, de BRAZZA, cherche, auprès de l’opinion publique, à redorer le blason de la nation, fortement traumatisée par la lourde défaite de 1870, la perte douloureuse de l’Alsace et de la Lorraine. Ces exploits dans les colonies lointaines font aussi oublier de graves dissensions, internes au pays.

La résistance héroïque du Capitaine MARCHAND à Fachoda, contre les armées anglaises, donne, malgré la défaite, une image glorieuse de la France, unanime derrière cette action de bravoure, chassant pour un temps toutes les querelles et les ressentiments liés aux conséquences de l’affaire DREYFUS. Le pays retrouve ses héros outre mer alors qu’il semblait manquer d’exemples à l’intérieur même du pays. Le retour de ce soldat aventurier, qui a défendu contre les Anglais, un fort perdu, inconnu, au fin fond de l’Afrique, est fêté comme celui d’un « saint national » par toute la classe politique de droite, à l’image de Jeanne d’Arc. Il demeure pour toujours le héros de Fachoda.

Tous ces héros profitent d’un soutien nouveau et incomparable, en cette deuxième moitié du XIX ème siècle, celui de la presse, qui suit, pas à pas, toutes leurs aventures, les présentant au grand public, sous forme de reportages quotidiens, qui se lisent comme des épisodes passionnants de feuilletons. Les journaux mettent à la connaissance de tout lecteur des faits qui se passent à l’autre bout du monde, dans les contrées les plus sauvages et les plus ignorées de l’Afrique. Chacun, en lisant son journal, se sent une âme d’explorateur.

Dans cette étude très richement documentée sur les explorations coloniales des nations européennes au XIXème siècle, Edward BERENSON, historien, spécialiste du monde contemporain, analyse tous les ressorts qui se cachent derrière ces images de héros de l’Empire. Il montre en quoi ces figures servent fortement les intérêts et les projets de leurs nations respectives. Il décrit comment ces aventures passent toutes au niveau de la légende, se conjuguant avec un essor sans précédent des journaux qui leur servent de miroirs.

Hervé GOSSE (2012)

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