CARMEN LAFORÊT, PATRICIA XASTEX-MENIER, FRANÇOISE ASCAL : CARNET 1, :
Premier billet.
Par quoi commencer ? Est-il est possible d’énoncer l’ordre de ses lectures ? Quand vous interrogez sur le vif cette bête étrange qu’est un lecteur pour lui demander ce qu’il est en train de lire, il se produit fréquemment en lui, une sorte de panique. Il doit faire un effort pour répondre à la question, non qu’il ne lise point, mais le temps de lecture appartenant une temporalité singulière, il ne parvient pas immédiatement à relier ce temps à la réalité du moment. C’est un peu comme si les lecteurs développaient différentes vies, parfois très éloignées des unes des autres.
Je m’oblige à une concentration et à un petit coup de projecteur en arrière. Me vient, tout d’abord, en vrac, des poèmes de Patricia Castex Menier mêles à ceux de Françoise Ascal. Ce n’est pas un hasard : deux femmes, deux écritures épurées et deux poètes qui font du chemin de leur vie, une œuvre construite pas à pas. Poèmes qui prennent la marque du quotidien, que cela soit sous forme d’un journal, d’un échange de lettres, ou plus simplement de vers courts déposés sur la page. J’avoue que j’ai mis longtemps à lire de la poésie. Cela demeure des instants volés, ou de lentes immersions. Une de mes amies apprenait un poème chaque semaine, comme pour scander ses jours. Ensuite, elle rangeait dans une boîte les poèmes sus. Quand son stock était suffisamment important, elle s’offrait une petite fête, d’elle à elle, et récitait son répertoire. Je ne vous parle pas de quelqu’un du siècle dernier, mais d’aujourd’hui, bon d’accord, elle est suisse allemande mais cela n’explique pas tout.
J’en reviens à mes lectures récentes ; des pièces de Stéphane Jaubertie, pas des pièces musicales, quoique, mais théâtrales : Jojo au bord du monde, Yaël Tautavel, des pièces qui résonnent en tous cas, avec des mots volés à l’oralité, retravaillés, insérés au cœur de phrases qui décapent, qui jouent à faire trébucher le cours des choses et des tournures trop vite mâchées, des dialogues qui prennent à rebrousse poil la bonne conscience et les idées trop vite faites. Ces pièces sont éditées chez Théâtrales, il paraît que c’est pour la jeunesse et les adolescents mais pas seulement.
Le livre dont je me souviens toujours différemment, c’est celui qui dort près de moi, à même le parquet, le compagnon des soirs, la liseuse accrochée à ses pages. C’est le plus souvent un roman. Cette semaine, un titre prometteur : Une Nouvelle femme, de Carmen Laforêt. Au début, ce ne fut pas simple. Je ne parvenais pas à faire route, sans doute le côté « trop récit », ou quelque chose qui ne prenait pas dans l’écriture, ce petit quelque chose qui raconte bien une histoire mais qui la transforme en autre chose de plus, qu’est la littérature. Ce qui est toujours rageant à ce moment-là, c’est que je ne sais si j’arrête ou si je continue. Le fait que ce roman était l’élu du soir fut sa chance, car je n’avais pas envie de me relever ou même de tendre le bras pour sortir un autre ouvrage de la pile. Non, j’étais installée confortablement sous la couette et cela suffisait à faire que je poursuive. Pour résumer l’histoire, on pourrait dire qu’une femme, Paulina, la trentaine, se sépare de son mari et décide de vivre seule à Madrid avec son enfant. Elle entretient une intense liaison amoureuse avec son beau-frère. Le contexte est particulier : celui des années cinquante en plein après-guerre et dans une grande période de répression franquiste. Cette âme féminine ne peut se satisfaire de cette façon de vivre : elle ressent la nécessité d’un sens plus grand à donner à la vie. La libération de Paulina va passer par une intense quête spirituelle, qui n’est pas sans rappeler l’ascétisme et la violence des grandes mystiques espagnoles. Ce roman ouvre une porte sur l’âme féminine et les ressorts d’une extraordinaire personnalité. Je n’ai finalement pas regretté mon obstination du soir.
J’arrête : pour un premier billet, c’est presque indigeste. Il y en a déjà trop. Ces lignes quadrillent un premier paysage, celui d’une semaine avec certains livres, une coloration qui changera au fil du temps et des pages tournées.Enfin, dans la journée, après avoir préparé le repas, dans l’attente de manger, ou le matin lors de certains petits-déjeuners solitaires, j’ai parcouru le dernier livre de Dominique Loreau : l’art de la frugalité et de la volupté. Je n’aurai jamais dû tomber sur cet auteur : marabout comme éditeur, collection livre pratique, nouvelle tendance qui donne des solutions toutes faites aux problèmes existentiels, des philosophies à la petite semaine, histoire de croire qu’un peu de bon sens vous sort de tous les tracas et que vous n’aviez pas, jusque là, trouver le bon chemin ou la bonne manière de vous y prendre. Bref, toutes ces recettes trop belles ne retiennent guère mon attention. Le contexte a une fois de plus joué de son influence : la gare de Fribourg, un temps suspendu, une libraire franco-allemande et un titre, l’Art de la simplicité, avec deux arômes représentés en couverture . Pour une fois, j’ai pris l’ouvrage en main et parcouru quelques lignes au hasard. Le ton m’a convaincu, sans prétention mais qui va droit au but, énonce clairement la place de sa parole.
Après 20 années de vie au Japon, Dominique Loreau reconsidère nos habitudes d’occidentaux et transmet quelques notions qui aident à revisiter nos quotidiens pour leur donner une portée nouvelle, le moins pour le plus, pourrait être sa devise. Elle s’attaque à tous les aspects même ceux qui paraissent les plus ridiculement anodins. Une sorte d’humour, de distance bienfaitrice reste là, comme si l’auteur ne craignait pas d’ assumer ces propos, trop évidents pour l’être vraiment. Elle revoit notre manière d’acheter, de manger, de ranger, de garder, de jeter, de parler etc… elle n’hésite pas à donner des mode-d’emploi , sachant néanmoins ouvrir chaque exemple sur un champ plus vaste, par des citations d’auteurs, des pensées plus larges, un solide soubassement.
Affaire à suivre !
MARCELINE ROUX (2010)
Et en résumé la liste :
Patricia Xastex-Menier : Bouge Tranquille, Cheyne Editions
Françoise Ascal : La Table de veille, Apogée
Stéphane Jaubertie : Jojo au bord du monde,
Yaël Tautavel, Théâtrale
Carmen Laforêt : Une nouvelle femme, Bartilla
Dominique Loreau : L’art de la frugalité, L’Art de la Simplicité, Marabout