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LE GRAND TOURNANT de Paul KENNEDY :

Comment s'opère le grand tournant de la Seconde Guerre Mondiale ? Que se passe-t-il entre la conférence de Casablanca, réunie par les Alliés en janvier 1943 pour élaborer de nouvelles stratégies militaires, et la période de l'été 1944 où se concrétisent des victoires décisives sur les Allemands ? Comment le rapport de forces s'inverse-t-il entre les puissances de l'Axe, Allemagne et Japon, qui ont écrasé leurs adversaires sur tous les terrains de batailles, et les Alliés, Grande Bretagne, URSS et USA, qui progressivement reprennent le dessus?

Les Chefs d'Etat des pays alliés définissent, lors de cette conférence, tous les objectifs stratégiques jugés incontournables pour la suite du conflit, ceux dont la réalisation va retourner la situation et permettre de gagner la guerre.

Le premier d'entre eux vise à assurer la sécurité des lignes transatlantiques, afin d'éviter une grave crise dans l'approvisionnement de la Grande Bretagne, la seule nation à pouvoir servir de plate-forme et de point d'appui pour la reconquête de l'Europe de l'Ouest.

La situation est alors insoutenable, en raison des attaques incessantes des sous-marins allemands contre les convois alliés qui ravitaillent l'Angleterre en pétrole, minerais, armements de toutes sortes. 250 U-Boat, commandés  par l'amiral Dönitz, font un véritable carnage. Ces requins de métal, longs de  67 mètres, transportent 44 membres d'équipage et pèsent 800 tonnes. En mars 1943, point culminant du désastre, une meute de 26 U-Boat coule, du 7 au 10, 13 navires marchands du convoi SC 121. Celui-ci, parti le 5 de New York, est composé de 59 vaisseaux. Dans la nuit du 16 au 17, 17 autres bateaux sont envoyés par le fond. L'Elin K sombre en moins de quatre minutes. Quelques torpilles suffisent à détruire une série de cargos américains : c'est le sort réservé, entre autres, au James Oglethorpe, au William Eustis et au Nariva dont les hommes sont jetés à la mer. Les Alliés, navrés, déplorent l'insuffisance du nombre d'escorteurs, l'absence de couverture aérienne et la faiblesse du renseignement.

De nouvelles stratégies sont alors envisagées et développées tout au long de l'année 43, notamment par Max Horton, Chef du Western Approach Command. Elles ont pour but de livrer bataille aux U-Boat au lieu d'attendre leurs assauts. Les convois sont accompagnés de corvettes, de frégates et de destroyers plus modernes, plus nombreux, mieux armés. Ceux-ci vont être dotés du dispositif HFDF de radars centimètriques pour la détection des sous-marins. Ils repèrent les kiosques des U Boat à des kilomètres, le jour comme la nuit. Des escadres de bombardiers Wellington, B 24 Liberator, B 17 Forteresse, équipés de projecteurs Leigh, des hydravions Catalina et Sunderland apportent une protection aérienne. De nouvelles grenades anti-sous-marines, des torpilles acoustiques sont mises au point et l'on utilise le «hérisson», lance-grenades à têtes multiples, qui propulse ses projectiles devant le navire.

De chasseurs, les U Boat deviennent bientôt des gibiers ; dès qu'ils se montrent à la surface, ils sont traqués, visés, touchés, coulés. Les «cercueils de fer», privés d'appui aérien, quittent peu à peu, au fil des mois, les routes de l'Atlantique nord pour se contenter d'attaques plus au sud, au large du Brésil ou de l'Afrique. Dans ces eaux, 79 U Boat sont coulés par les Alliés, fin 1943. Sur les futurs lieux de combats, notamment lors du débarquement en Normandie, les sous-marins allemands ne joueront plus aucun rôle.   

Un autre objectif stratégique majeur vise à ce que les Alliés aient une suprématie totale dans les combats aériens. Les Anglo-Américains sont frappés par un échec désastreux, celui qui a lieu le 14 octobre 1943, lors du bombardement des villes allemandes de Ratisbonne et de Shweinfurt. Ce jour là, 291 forteresses volantes américaines, des avions B 17, partis d'Angleterre, ratent leurs objectifs et un nombre considérable d'entre eux, 29 appareils à l'aller puis 31 avions au retour, sont abattus par des escadrilles de Messerschmitt et de Focke Wulf. La Luftwaffe, qui déploie en toute occasion et sans difficulté ses rapides avions-tueurs, les Stuka, Dormer 17 et Heinkel 111, est également équipée de bombardiers JU 87 Stuka, très redoutables. Les chasseurs allemands l'emportent, car ils sont vite ravitaillés et très à l'aise au dessus de leur territoire. Ils tiennent en échec l'aviation des Alliés dont les bombardements sont trop imprécis, et le rayon d'action trop court. Les tirs de la DCA allemande sont particulièrement meurtriers et obligent les bombardiers à voler trop haut.

Pourtant, en 1943, les Alliés ont pour objectif d'intensifier leurs attaques aériennes au dessus des villes allemandes, le but étant de pilonner le plus possible les installations industrielles et ferroviaires et de saper le moral de la population, par des destructions massives en milieu urbain. Conformément à ce que souhaite Arthur Harris, chef du «Bomber Command», des milliers de raids ont lieu sur Cologne, la Ruhr et Berlin. Hambourg est écrasée le 24 juillet 1943 par les attaques de 791 bombardiers dont 374 Lancaster. 260 usines, 40 000 maisons, 2 600 magasins, 277 écoles et 24 hôpitaux sont en ruines ; 46 000 civils sont tués sous les décombres. Cette politique de bombardement à outrance provoque aussi des pertes considérables pour l'aviation des Alliés ; 1 047 bombardiers lourds sont perdus lors des attaques sur Berlin. La stratégie des Alliés est modifiée et elle est réorientée vers une opération de débarquement en France.

Pendant cette période, les Anglo-Américains s'efforcent en permanence d'améliorer l'efficacité et les performances de leur aviation. La coordination des Britanniques et des Américains finit par payer. Avec le moteur anglais «Merlin», inventé par Charles Rolls et Henry Royce, les USA construisent en série, dans les usines Packard, le modèle P 51, appelé «Mustang». Cet avion tant attendu surclasse tous les autres. C'est un chasseur à long rayon d'action qui peut couvrir 1 200 kilomètres. Il n'a pas d'équivalent pour son endurance, sa vitesse, sa maniabilité, ni du côté des Alliés ni du côté des Allemands. Ses réservoirs, un principal et un de réserve, contiennent 1018 litres contre 375 litres pour le Spitfire; il ne consomme que 238 litres à l'heure contre 535 pour le P 38 et le P 47, avions surclassés tout comme le dernier modèle allemand, le FW 190. Début 1944, des centaines de ces avions débarquent en Grande Bretagne et déciment dans les airs les escadrilles de chasseurs allemands. C'est l'hémorragie  pour la Luftwaffe qui manque de carburant, perd tous ses meilleurs pilotes et ne peut aligner que 240 chasseurs en mai 1944. L'Allemagne n'a plus de force aérienne pour contrer les attaques des forteresses volantes américaines qui larguent beaucoup plus de bombes, lors de la dernière année de guerre. Hitler se tourne vers un projet de construction de fusées V 2 qui est trop coûteux et arrive trop tard ;la bataille de l'air est définitivement perdue pour l'Allemagne.

Comment mettre un terme aux succès de la «Blietzkrieg» qui a tant réussi aux armées allemandes qui ont déferlé sur l'Europe ? Voilà un autre objectif crucial que se fixent les Alliés, d'abord sur un premier terrain, celui de l'Afrique du Nord. Cela commence mal  en Tunisie, dans la passe de Kasserine, où un guet-apens est tendu aux jeunes troupes américaines par les divisions Panzer, très chevronnées, du général Rommel.

La progression des armées allemandes va toutefois se heurter à la résistance groupée, opiniâtre, des divisions du général Montgomery. Elle va aussi pâtir des obstacles naturels liés à la topographie des terrains désertiques, à l'éloignement grandissant des différents éléments de pointe, à l'étirement des lignes de ravitaillement, notamment pour le carburant des véhicules blindés. Les Allemands n'iront pas plus loin que Tobrouk et ils seront définitivement arrêtés à El Alamain. Les Alliés, renforcés par des troupes fraîches d'Australie, de Nouvelle Zélande, d'Inde et d'Afrique du Sud, mettent sur pied des bataillons anti-chars, armés de bazookas, déploient leurs propres chars fléaux et détecteurs de mines, déclenchent le feu du ciel grâce à la supériorité de leurs avions. «L'Afrika Korps», qui perd la bataille des chars, recule et se trouve encerclée par les troupes des Alliés.

La stratégie de la «Bliztkrieg» connaît son échec définitif avec l'invasion de l'Union Soviétique. Jusqu'à l'automne 1943, les Panzers s'enfoncent très loin dans un territoire immense, sans rencontrer de grande résistance. A Smolensk, Kiev ou dans la passe de Viezma, les troupes nazies font des centaines de milliers de prisonniers. Mais, dès octobre, les Allemands sont surpris par les grands froids qui gèlent les moteurs diesel et les culasses d'artillerie, qui font terriblement souffrir les soldats, dont les équipements ne sont pas adaptés. La pénurie d'essence immobilise les chars. La Wehrmacht est à 800 kilomètres de ses bases et elle «s'embourbe» alors que l'hiver s'installe. La «Blitzkrieg» ne fonctionne plus sur des champs de bataille très étendus comme ceux de l'URSS. Les Russes ont également conservé leur potentiel industriel et militaire en déménageant leurs usines d'armement toujours plus à l'est.

Malgré les succès temporaires des troupes de Manstein à Koursk, les Allemands sont immobilisés puis encerclés dans des poches qui se rétrécissent, comme à Stalingrad où, finalement, en l'absence d'une décision de repli, constamment rejetée par Hitler, une armée de 300 000 hommes est engloutie. A ce désastre irréparable, succèdent d'autres défaites à Léningrad, à Kiev, en Crimée puis lors de l'offensive «Bagration», menée au centre du front allemand, depuis l'Ukraine jusqu'à la Pologne. Les Soviétiques, qui déploient 1 700 000 hommes, la plus grande armée du monde,  ont de plus mis au point un char, le T 34, ultra performant, dont le système de visée est exceptionnel. Avec les canons de 85 mm et les fusils anti-chars Degtyartyov, ils possèdent aussi des armes plus efficaces que celles des Allemands.

L'objectif majeur qui reste toutefois à réaliser pour les Alliés est celui d'un débarquement réussi sur les côtes françaises, dans la perspective de libérer cette nation puis d'envahir le territoire allemand lui-même. Après plusieurs tests réalisés en 1942, en Afrique du Nord, avec l'opération «Torch», puis en 1943, avec les assauts menés sur Salerne, Tarente et Anzio, en Italie, les Alliés se donnent tous les moyens de réussir sur les côtes normandes. Adoptant la stratégie de la guerre combinée, ils envoient près des côtes des dizaines de dragueurs de mines pour tracer des chenaux où passeront 2 700 navires avec leurs 19 000 barges embarquées. Les bombardiers détruisent le maximum de voies ferrées, de ponts, de routes, de gares de triage pour empêcher toute mobilité des chars et tout déplacement des matériels militaires allemands. Lors du débarquement, la Luftwaffe est contrainte à l'inaction car elle ne peut aligner que 170 avions face aux 12 000 appareils ennemis. Les Alliés entretiennent savamment un climat d'intoxication qui fait que les Allemands croient jusqu'au dernier moment à un débarquement dans le Pas de Calais. Ils ne concentrent pas suffisamment leurs forces de défense en Normandie.

Sur 4 des 5 plages où se déroule, le 6 juin, l'opération «Overlord» (Utah, Gold, Juno et Sword), les troupes débarquent assez facilement.  Elles sont aidées par les blindés mis au point par le génial Percy Hobart ; des chars armés de lames métalliques coupent les haies, d'autres utilisent des explosifs pour percer les réseaux de barbelés, d'autres encore sont équipés de lance-flammes. A Omaha, c'est provisoirement l'échec ; les chars amphibies et les barges avec leurs obusiers coulent en grand nombre, les divisions américaines, bloquées sur la plage par les tirs meurtriers de l'ennemi, perdent, ce jour-là, 4 500 hommes. Toutefois, le bombardement intensif déclenché par les navires de guerre des Alliés finit par avoir raison des lignes de défense allemandes. Des vagues successives de troupes débarquent et progressent rapidement en Normandie tout au long du mois de juin.  Les Allemands refluent de toutes parts sur le territoire français. De mois en mois, leur défaite est de plus en plus inéluctable, jusqu'à l'assaut final, la prise de Berlin.

Un dernier objectif vise à faire capituler le Japon dans un conflit qui ne prenne pas trop de temps et n'occasionne pas trop de pertes humaines et matérielles. Cette puissance occupe jusqu'en 1942 une très vaste zone qui englobe la plus grande partie du Sud-Est asiatique et notamment Java, Sumatra, Bornéo où elle exploite des champs pétrolifères. Ses armées se déploient jusqu'en Birmanie et annexent les territoires de l'Indochine que la France de Vichy ne peut défendre. Dans le Pacifique, les îles Carolines,l es îles  Mariannes et les îles Marshall sont possédées par le Japon qui menace l'archipel d'Hawaï. Ce pays  est très difficile à atteindre car très loin de toutes les nations qui lui font la guerre. Les Etats-Unis ont plusieurs solutions de reconquête : partir de la Chine où ils soutiennent les forces de Tchang-Kaï-Chek, progresser à partir de l'Asie du Sud-Est en occupant les zones pétrolières du Japon, attaquer à l'est par l'océan Pacifique. C'est la solution d'une invasion par la partie sud-ouest de cet océan qui est privilégiée parce qu'elle est à faible distance des ports et des aérodromes australiens. C'est de là que sont acheminées les troupes américaines qui partent aussi d'Hawaï, des Samoa, des Fidji et de la Nouvelle Guinée. Les Américains mènent, grâce aux «marines», une guerre «amphibie», avec débarquement puis occupation d'îles et de territoires successifs, repris un à un aux Japonais. Sur mer, ils dépêchent des porte-avions rapides. Dans les airs, ils déploient des bombardiers B 29 «Superfortress» à très grand rayon d'action. Cependant, les combats terrestres sont très durs car menés sous des climats éprouvants, au cœur de jungles impénétrables où les Japonais résistent farouchement. En raison de la lenteur de leur progression, les Américains ne prévoient une invasion massive du Japon que vers l'année 1947. 

La solution retenue sera d'utiliser l'arme atomique pour forcer le Japon à capituler dès 1945.

 Dans «Le Grand tournant», Paul Kennedy, historien britannique, auteur de plusieurs essais sur les grandes puissances contemporaines, développe de riches analyses sur les stratégies coordonnées et complémentaires mises en place par les Alliés pour défaire un à un tous les atouts qui ont fait la suprématie de l'Allemagne et du Japon.

Ce livre, riche de récits détaillés sur l'histoire de la Seconde Guerre Mondiale, montre quels sont les aspects géographiques, stratégiques, militaires, politiques, économiques, technologiques qui entrent en jeu pour opérer ce grand tournant. Il nous donne une vision passionnante, en profondeur, des événements du plus grand conflit mondial.                    

Hervé GOSSE (2013) 

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