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Yôko OGAWA "LA PISCINE - LES ABEILLES - LA GROSSESSE" :

Passé le temps des congratulations inhérentes aux prix littéraires, votre chroniqueuse en quête d’auteurs se dirige d’un pas déterminé chez les bouquinistes. Fiévreuse, ma main cherche dans les bacs ce précieux Graal qu’est un bon roman. Excédée par des découvertes sans intérêt, c’est dans un rayon convenable, où sagement les auteurs somnolent en ordre alphabétique, qu’une main amie me tend un recueil de trois nouvelles de Yôko Ogawa. «Vous devriez le lire ». Le temps d’un sourire je suis déjà loin, serrant tout contre moi ce petit recueil dont je pressens qu’il ne sera pas commun.

Première nouvelle « La piscine » : un voyage inquiétant au sein d’un orphelinat où la narratrice, fille du directeur de l’orphelinat, hésite entre les frémissements de la cruauté et ceux de la beauté. Une beauté s’incarnant dans un corps, celui de Jun, orphelin talentueux plongeant dans les eaux troubles de la piscine. Le second récit « Les abeilles » relate un vagabondage inhabituel dans une cité universitaire en décrépitude. L’occasion pour l’auteure de brosser le portrait d’une femme atteinte d’ennui qui au cours d’un pèlerinage dans ses anciens quartiers d’étudiante renouera le contact avec le directeur de l’établissement. Sorte de sage à kimono amputé de trois membres, ce curieux directeur se délecte de pâtisseries tout en contemplant les derniers rayons du soleil couchant. Le dernier récit, « La grossesse », est une immersion dans un ventre. Celui d’une femme enceinte assistant, avec un détachement pathologique, aux transformations de son corps sous les mornes coups d’œil de son compagnon et de sa sœur. Une sœur qui entend bien inverser le processus biologique de l’enfant roi…

Aquarelliste autant qu’anatomiste, Yôko Ogawa est une orfèvre de la description. Avec une langue caressante de poésie, au plus près de la nature et de ses bouleversements, elle réussit à installer un climat irréel nous renvoyant à nos névroses les plus encombrantes. D’une grande habileté, elle prend son temps et avec un sens de la dramaturgie digne des maîtres du roman noir mène son lecteur par le bout du nez jusqu’aux chemins de l’indicible. Pas d’arrestations ou d’hémoglobine, le mal ou le mal-être sont ailleurs. Le mal-être s’incarne dans l’étroitesse de nos vies, dans le monde intérieur de ces femmes aussi esthètes que discrètes en proie aux peurs de la solitude. Il suffit parfois d’un grain de sable luciférien pour  enrayer une machine à bonheur devenue intolérable. Très loin des geishas alanguies ou de l’iconographie « japoniaisante » Ogawa écorce tout en subtilité les contradictions de nos âmes fugitives. Il y a quelque chose d’un cri esthétisé de Munch dans l’univers hypnotique de cette auteure. Une lecture aussi étrange que diaboliquement belle.

Astrid MANFREDI (2012-1013)

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