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CARNET 46 : REMEDE CONTRE LE CUL-DE-PLOMB :

Le premier jour ou le premier mois d’une année sonne comme un appel à me mettre en route. Je chausse mes bottes pour cheminer tout autour de chez moi, comme d’autres autour de leur chambre. Cette fois, au bout de la rue, cygnes et oies ont eux aussi décidé de marcher sur le trottoir, gênés sans doute par la crue du fleuve. Le ciel joue à sa manière une mise en route, alternant nuages et éclaircies, créant son mouvement au-dessus des têtes. Après une longue boucle salutaire, j’ouvre le nouveau carnet moleskine offert à Noël, rouge flamboyant, couleur pour une année chaleureuse : après le bout de chemin parcouru, la page à noircir. Pour ne perdre ni le souffle, ni le mouvement, je parcours ensuite les pages de David Le Breton sur la marche, Marcher, éloge des chemins et de la lenteur chez Métailié. Son texte poursuit ceux qui écrivent la marche, toutes sortes de marches : de la randonnée au pèlerinage, de l’ascension alpine à la promenade ritualisée. On y croise Jean-Jacques Rousseau, Marcel Proust, Rick Bass, David Henry Thoreau, Jacques Lacarrière, John Muir, Bernard Ollivier, Thierry Guidet, Julien Gracq, et d’autres. Il a oublié Jacques Roubaud. Je lui pardonne tant son livre délie le pas, les yeux, la pensée. Il ouvre le chemin de l’épure et des vastes horizons, permet de saisir ce qui se joue dans le simple fait de mettre un pied devant l’autre. La relation au temps change, les ruminations prennent le large, l’esprit retrouve sa légère condition tandis que notre corps se meut. «  Tous les préjugés viennent des tripes-le cul-de-plomb- c’est le véritable péché contre l’esprit sain » selon Nietzsche. La marche est élagage des pensées trop lourdes. Elle libère des contraintes de l’identité. Sur le sentier, on est celui qui avance et rien d’autre. Il n’est plus nécessaire de porter de masque social et peu à peu se défait le fardeau d’être soi. Le marcheur est anonyme, sans engagement autre que l’instant qui vient. Ce qui importe, ce n’est pas le point d’arrivée mais ce qui se joue à tout instant. Pas de rentabilité, d’impératif, de profit, la marche est inutile comme toutes les choses essentielles. Qu’est-ce qui pousse Roubaud à marcher le long du Mississipi, Thierry Guidet à suivre la Loire pendant 1000 kilomètres, Rick Bass à partir en montagne quand il apprend la maladie d’un ami ? C’est que marcher est toujours confrontation. C’est exister mille fois, assailli par une foule de sensations, sentir passionnément. Marcher ne suffit pas toujours pour être, il faut développer une certaine lucidité de présence au monde et non demeurer dans la routine de son pas. Lire ces récits offre des clés d’entrée même si tout marcheur connaît nécessairement ces petits moments miraculeux qui justifient d’exister et portent en eux une sérénité jamais connue auparavant, dimension de transcendance dont il va falloir se dépendre. C’est sans doute ce qui fait qu’une fois qu’on est parti et arrivé, on repart. Avec David Le Breton, je retraverse des moments d’itinérance, le sac sur le dos à craindre le mal aux pieds puis à sentir l’éloignement de la douleur pour entrer dans la cadence. Je savoure l’arrêt décidé et juste, le temps d’une sieste au bord d’un fossé, le goût inouï du morceau de pain retrouvé, l’éloignement des soucis que je croyais si présents, incontournables...Je me dis que cela fait longtemps que je ne  suis pas repartie plusieurs jours consécutifs en chemin mais que lors de promenades solitaires, parfois urbaines, il m’arrive de renouer avec ces sensations. A la fin du livre, de nouvelles traces sont indiquées pour de fructueuses et nouvelles escapades en perspective. Une bibliographie se décline sur deux pages. Il y en a pour tous les goûts : chacun trouvera son GR, son lieu et son écrivain marcheur. Le programme est varié : les Cévennes avec Stevenson, la Sibérie avec Sylvain Tesson, le Japon avec Nicolas Bouvier ou rester avec le guide David Le Breton car il n’en est pas à ses premiers pas. Ne refermez donc pas le livre trop vite, allez flâner dans ces dernières pages pour glaner de nouvelles invitations à partir... Deuxième conseil : pour le poids du sac, mieux vaut laisser cette bibliothèque chez soi et avoir décanté ces pages avant de se mettre en chemin...Le désir de marche n’en sera que plus vif. N’oublions pas toutefois que les lectures ne dispensent pas de la marche véritable sinon gare au cul-de-plomb !

 

 MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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