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L’ABANDON DU MÄLE EN MILIEU HOSTILE d'Erwan LARTHER :

C'est entendu, on ne devrait jamais connaître les écrivains. Pas recommandables. Il ne faut pas être sain d'esprit pour vouloir rêver, commenter ou refaire le monde, au lieu de le vivre. Tout le monde n'est pas le narrateur gidien de Paludes qui peut se permettre de dire qu'il écrit Paludes parce qu'il n'a rien à vivre. Mieux vaut connaître des plombiers ou des serruriers. Ce qui fait économiser plein de sous lorsqu'une avarie technique survient, alors que les écrivains vous font dépenser de l'argent puisqu'il faut acheter toute leur production.

J'ai connu Erwan Larher ici même. Il commentait ce blog et, chose bizarre pour un écrivain, me dit que ce serait sympa de se voir dans la vraie vie. Nous nous découvrions, outre des affinités politiques, un amour commun pour la cuisine roborative et les vins charpentés. Soit. Quelques mois après, il publiait un premier roman qui me plut beaucoup, "qu'avez-vous fait de moi ?". C'est beau et simple dans ces cas-là. Je le félicitais, on trinquait et l'affaire était entendue. Cette connaissance devint un ami au moment où il publiait son second roman, "autogénèse". Un livre très ambitieux et plus long que le précédent où il mêlait polar, satire sociale, oeuvre d'anticipation noire et politique. J'étais beaucoup moins convaincu. Je trouvais qu'il avait perdu la légèreté mordante du premier. Les blagues sonnaient faux, le style plus gourd. Je lui dit pudiquement que j'avais préféré le premier et il ne répliqua rien, mais je voyais bien qu'il n'était pas dupe. Et voici déjà son troisième opus. Angoisse de la déception décuplée.

Car Erwan Larher écrit comme il boit, court, joue au squash ou aime sa femme : à fond. Il m'avait confié "maintenant qu'on m'a ouvert la porte, je l'ai bloquée du pied et je ne m'arrêterai plus". Les écrivains sont des êtres étranges et je dois être fêlé car j'en connais quelques uns. Aucun n'éprouve une telle jubilation à écrire qu'Erwan. C'est comme si Noël revenait tous les jours pour lui d'être en résidence d'auteur dans un coin paumé de la France, dite "d'en bas". Il n'écrit pas pour meubler son temps libre ou parce que cela lui vient, ce n'est pas une tocade, mais une vraie passion. 

Aussi, inutile de mentir, j'avais les foies pour ce troisième opus : peur qu'il s'entête dans le calembour ou dans la dénonciation systématique des travers de notre époque, oubliant la grande leçon de Stendhal "la politique dans un roman, c'est comme un coup de feu dans un concert". Le risque était grand puisque l'intrigue de son nouvel opus se déroule à une époque paroxystique des clivages, l'arrivée de Mitterrand (pas Frédéric). 

Aimant plonger, je sais qu'on ne réussit ses plus beaux sauts de l'ange qu'à l'improviste. Aussi, alors qu'harassé par une journée de taff pleine de mauvaises surprises, je me disais que je ne lirais rien, je pris un bain avec Erwan Larher. Je ressortais la peau fripée, l'eau tiédie et les yeux encore alertes. Je donnais le coup de grâce au récit dans la foulée. De la grâce que je prélevais du livre...  Qu'as-tu fait là Erwan Larher ? C'est comme si tu avais enlevé ces gants que tu portais par respect d'un protocole désuet pour mieux serrer la main à la littérature. Et ta poigne nue serre la gorge de Dame Littérature dès les premières phrases. Cette voix intérieure du narrateur claque comme un fouet. Elle hypnotise son lecteur qui demande mécaniquement "encore" et avance dans le parfait dosage de ces 225 pages. Rien à jeter dans "l'abandon du mâle en milieu hostile" dont on ne saurait rien dévoiler de l'intrigue qui se sépare parfaitement en deux hémistiches autour d'un turning point comme dirait le journaliste du Monde des Livres. Outre la surprise parfaitement scénarisée, le roman s'avale d'une traite pour l'histoire d'amour unissant un aspirant notaire et éminent représentant des jeunes libéraux dijonnais et une punkette avide d'études de lettres. On passe avec une égale délectation du lycée avec ses exposés anxiogènes aux amphis de facs mouvementés, du salon de notables aux fosses des concerts de punk. La voix du narrateur porte partout avec une justesse réjouissante, tantôt cynique ou désabusée, tantôt exaltée. On quitte le récit sans s'être jamais appesanti. La jaquette du livre montre un funambule au milieu du vide ; le livre refermé j'y vois l'auteur ayant traversé avec grâce le fil de son récit sans jamais tomber. Chapeau l'artiste.

VINCENT EDIN (2013)

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