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CARNET 48 : SUR LA POINTE DES PIEDS DANS LA CHAMBRE D'ECHO :

 Il est des livres dont je n’ose parler. Je les approche sur la pointe des pieds et sans faire de bruit me glisse entre leurs pages. Ces livres détestent les éclats de voix, les lecteurs pressés, les phrases toutes faites. La Chambre d’écho de Frédérique Germanaud est de ceux-là. Il est arrivé tranquillement dans ma boîte à lettres avec une page à l’encre noire. C’est toujours une fête de recevoir une enveloppe cachetée, timbrée et laissée aux bons soins de la poste. Ce type de cadeau est toutefois risqué. Si ce n’était pas le moment pour moi d’entrer dans ce livre, que dirais-je à l’auteur pour ne pas la blesser ? Ce n’est pas parce que je passe mon temps à lire que je peux tout lire...J’ai de gros handicaps : désarmée face à Chateaubriand et la poésie lyrique, peinant avec Faulkner et Dostoïevski ... Bref, je ne suis pas une lectrice idéale et tout terrain... Cette fois pourtant, l’entrée fut réussie et sans retour. Dès les premiers mots, j’ai senti remuer mon terreau de solitude. Je ne fus pas séduite, ce livre ne cherche pas à séduire et c’est une qualité à notre époque. Quelque chose de râpeux et de grave m’a agrippée en tordant le cou au sentimentalisme et à l’exotisme de pacotille. J’ai été transportée dans le grand Sud, du côté de Bou Noura au lever du jour, mais loin des sensations paysagères attendues. Le premier récit, celui d’un homme souffrant, dépendant des remèdes d’un jardinier pour calmer sa douleur, est une mise en lecture déroutante, proche des atmosphères ambivalentes du Thé au Sahara de Paul Bowles : une traversée nécessaire des lointains chauds et délaissés, avec des bus qui roulent sans vraiment arriver quelque part...L’homme est au bord de l’agonie mais couve une colère qui force au mouvement. « Il n’a rien tant aimé qu’aspirer la sève de la vie et de la beauté, et la recracher en un jet noir et épais ». Dans cette chambre de malade, ce jet noir est encre, sang versé, haine contenue, mélange qui transforme la douleur en saignée littéraire. Après cette entrée qui brûle au dedans comme au dehors, une autre forme d’écriture se présente en italique, qui reviendra après chacun des récits. Je l’écoute comme l’écho de l’auteur, son aveu de l’amour du retrait ; des chambres d’hôtel, « pour aiguiser les sens et toucher au réel », des vacances à rester chez soi avec des livres de « peu », d’une relation avec la Loire, d’une façon d’être à contre courant...Je me suis installée tranquillement dans cette discussion imaginaire. Il demeurait un peu du grain grave joué dans le premier récit mais apparaissait aussi une note nouvelle, celle qui joue concret, loin des postures habituelles, du monde soit disant moderne. Peu à peu, je me suis sentie invitée dans ce livre chambre. J’étais prête à rencontrer l’homme à la cabane à carrelet, le taiseux passeur de bac, la cueilleuse de plantes sauvages, l’écrivain promeneur du bord de Loire. Après tout, ces différents personnages n’en formaient peut-être qu’un seul: celui qui retient dans ses filets les bouts épars, les temps, les lieux insignifiants qui s’enfuient sans cette douce capture. Chaque personnage a déposé un précieux petit caillou et Frédérique Germanaud est devenue pour moi le petit poucet qui mène dans la forêt de la vie, en créant ces récits minuscules, pour que l’on s’arrête, regarde, prenne en compte un quotidien dépouillé et que l’on retrouve le vrai chemin. Après ces petites escapades en nature, elle ouvre sa chambre, chaque fois, et attend, offre une salutaire mise entre parenthèses, une décantation. Le livre dans son entier est un hymne à la partition singulière qui ne contient pas seulement les silences de différents personnages mais accorde leurs voix secrètes, pour faire entendre la basse continue de notre poétique humanité, « pour tous ceux qui répètent les mêmes pas et qui ont une chance de creuser un sillon et (...) d’y voir germer du vivant ». Je n’ai pas fini de faire résonner ces échos surtout quand à ma grande stupéfaction, je reconnais aussi des notes familières avec ma propre bibliothèque : Kamo no Chomei, Françoise Ascal, Nicolas Bouvier, Philippe Jaccottet placés comme autant de cairn pour ne pas se perdre…Voilà, je suis pleinement dans la chambre de Frédérique Germanaud et pendant de longues pages, je retrouve les petits bruits d’une vraie cabane ! Elle me redonne le goût « de contempler la lune la nuit, d’apprendre à reconnaître la mélisse de la sauge plutôt que de (courir voir) le palais Topkaki ou la muraille de Chine », bref de continuer à creuser en solitude l’espace proche de moi. Et si parfois nos chambres ou nos vies semblent vides et sans écho, c’est qu’il faut réapprendre à tendre l’oreille et ce livre nous initie !

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net 

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