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CARNET 49 : REMONTER LA MARNE AVEC JEAN-PAUL KAUFFMANN :

La Marne aller et retour !

Il y a quelques carnets, avec Un Bateau sur la Marne, je descendais le cours de l’eau  en compagnie du photographe Gérard Rondeau. Me voici avec Jean-Paul Kauffmann le remontant. Nul hasard, les deux lascars sont amis et je savais qu’ils avaient fricoté, chacun à leur façon, avec la rivière. Le livre et le film de Rondeau sortis depuis quelque temps, je guettais le texte de Kauffmann, harcelant les libraires, en vain. Ils me disaient avoir nulle trace de ce livre. J’avais fini par abandonner et voilà qu’un dimanche en ballade dans les librairies parisiennes, au moment même où j’allais repartir, jetant un derrière regard sur une table d’ouvrages, je distingue le nom de Kauffmann. Je fais demi-tour illico : son récit de la Marne était bien là. Pas question d’attendre un emprunt en bibliothèque, et tant pis pour l’encombrement de mes étagères et mes bonnes résolutions en la matière, je l’emporte. Kauffmann est un de mes incontournables. Je l’ai suivi partout : dans l’humide de Saint-Sulpice, les vents des Kerguelen, la monotonie de Courlande, jusque dans sa Maison du retour. Je ne craignais nullement de repartir avec lui à pied avec un sac à dos. Kauffmann met volontairement ses pas dans ceux de Lacarrière, dans la trace de Chemin faisant et cela me plaît ! Il dort dans les hôtels, chez des hôtes rencontrés au hasard. Pour l’eau, il s’en remet à Bachelard et là encore, je trouve le choix séduisant. Adoubé par ces deux compères, il quitte Paris en fin d’été, du côté de cette étrange pagode-hôtel, que j’aperçois en RER, puis il suit scrupuleusement la rivière, traverse Charenton, salue Bossuet à Meaux, retrouve son ami Milan, alias Gérard Rondeau, qui a abandonné sa péniche mais pas son appareil photo. Quelques étapes suivantes, de nouveau seul, il trouve ou plus justement est choisi par un chien errant, tente de renouer avec le Vitry-le-François de son enfance, savoure Joinville, contemple la Nef des Fous à Saint-Dizier. Survint alors un épisode clé, que je résumerai ironiquement façon rohmérienne : « l’hélico, le ministre et la journaliste ». Cette journaliste est une ancienne connaissance du journaliste Kauffmann,  une parisienne venue en coup de vent interviewer un ministre en déplacement. Elle avoue tout de go qu’elle déprimerait si elle avait à rester plus longtemps à Saint-Dizier. Vite fait, ils déjeunent. Elle ne comprend pas comment il peut marcher le long de la morne et monotone Marne. Par contre, les clichés et la vanité du discours politique diffusé à la télévision ne la choquent aucunement. Elle le trouve même pas mauvais du tout, ce ministre qu’elle aura ensuite à coeur d’asticoter pour alimenter le jeu médiatique. On touche au plus réjouissant, au vrai pas de côté que nous fait franchir ce livre, nous transportant mine de rien loin de ces simulacres, loin des ressassements politiques contemporains. Ce récit vogue à contre courant et pas seulement parce ce qu’il remonte à la source, mais surtout car il va vers ceux que l’on n’entend pas, qui, malgré la crise, malgré tout ce qui est en marche sans eux, malgré les politiques qui les oublient et parlent creux, « tiennent ». Ces « conjurateurs » comme les appellent l’auteur, ont développé une aptitude à l’endurance. Kauffmann discute au fil des kilomètres avec eux. Ils vivent dans les villages de Haute-Marne, ces bourgs désertés, sans charme évident, et ces « conjurateurs » n’ont ni le coeur sec ni la nuque raide. Ils ne se plaignent pas vraiment, ils sont même fiers de tenir sans voiture, sans rémunération. Ils restent. La grâce est là. Quelque chose est donné : une autre image des Français. On nous fait peur, on nous dit que rien ne va et pourtant au plein coeur de la champagne pouilleuse, il reste des humains qui ouvrent leur porte, qui parlent et mènent une vie pas si ordinaire. Kauffmann ne cherche aucunement à magnifier ces lieux abîmés, ni à cacher les mesquins côtés des petits propriétaires derrière leur clôture mais il dit aussi la serveuse qui se débrouille pour lui dénicher un repas malgré la fermeture, l’homme qui lui prête une caravane, le maître des eaux qui l’embarque sur le fleuve, le braconnier qui offre gîte et couvert. Il rend compte de la complexité humaine autant que de celle de la Marne. Il ne passe pas à côté de son sujet : cette Marne qu’il voit comme un être vivant, il en décrit l’odeur, la forme, la façon de tromper l’adversaire. Il dévoile aussi son propre ordinaire de marcheur : les repas pas terribles, l’art de boire le champagne dans une flûte et de fumer le cigare.

A la fin, je ne sais plus si je lis un récit de voyage, un essai de géographie, d’histoire ou de sociologie…ce que je sais c’est qu’il y a là une image de la France différente et plus réjouissante que celle lue à longueur de pages dans nos journaux. Merci donc à Joëlle d’avoir encouragé et soutenu son époux à partir. Elle ne l’a pas seulement empêché de se noyer dans les eaux, elle a permis le sauvetage d’une certaine trempe d’hommes dont on ne parle jamais !

 

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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