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WOOLF, ROUBAUD, HESSE : CARNET 8 :

 Je suis de nouveau dans une période accompagnée par des livres différents et des temps de lecture qui ne s’inscrivent pas dans les mêmes heures de la journée. J’ai découvert en librairie une nouvelle édition poche de la correspondance de Virginia Woolf, pas seulement ses échanges avec Lytton Strachey mais ceux avec d’autres destinataires, surtout des femmes dont Vita Sackville et Ethel Smith. Ce livre, je le transporte partout, je ne lis pas en continu : une ou deux lettres dans le RER, en préparant le repas, dans la salle d’attente d’un médecin. J’y retrouve l’esprit décapant, drôle, caustique de Woolf qui transforme le quotidien, un voyage, une rencontre en un épisode d’une tonalité légère et pourtant fondamentalement littéraire. Souvent, elle prend le soin d’excuser le caractère non construit et le style « gribouillis » de sa lettre auprès de son destinataire, mais ce qui filtre à travers cette spontanéité est l’oeuvre d’un regard aiguisé. Elle n’aimerait sans doute pas que l’on fasse le lien avec son oeuvre mais il apparaît que sa vie et son écriture sont un même ouvrage, et que sa façon d’entrer dans les mots est une constante efficacité de décryptage. Elle fait part aussi de ses lectures. On sent son expérience d’éditrice : elle rend compte avec minutie à ses contemporains-écrivains des faiblesses ou des qualités d’un manuscrit. Elle peut être féroce mais décrit aussi ses enthousiasmes, notamment sa première lecture de Proust. Ses commentaires vont droit à l’essentiel. Elle perçoit très vite la grandeur de la démarche littéraire proustienne. Elle confie ses doutes par rapport à sa propre écriture, les impasses, les révélations. On mesure l’intensité de sa vie entre la Hogarth Press, l’écriture, les voyages, les relations et les temps entiers mis entre parenthèse par la maladie. Les dernières lettres de 1940-41 décrivent sa vie dans Londres bombardé, les meubles, les papiers, la presse à déménager, à tenter de sauvegarder, la mort de proches, de voisins, les alertes. Elle continue malgré tout et se demande s’il était possible d’empêcher cela et comment il faudra au sortir de cette guerre lutter encore politiquement. Loin de la figure éthérée de l’intellectuelle, retirée du monde, alitée, déprimée, c’est une Virginia au coeur de la vie qui n’en finit pas de penser, d’analyser pour tenter d’ouvrir les systèmes fermés. Elle brise les conditionnements sociaux, insuffle des courants d’air salutaire et ses adresses aux lecteurs ou ses signatures en fin de correspondance sont d’une liberté joyeuse et affective, qui redonne goût à l’audace de la formule et de la tendre ironie. Cette lecture donne l’envie des échanges épistoliers loin des sentiers battus.

Autre moment, plutôt le soir, au coucher, je lis ou relis Graal Théâtre. La vaste entreprise de réécriture des romans de la Table Ronde par Florence Delay et Jacques Roubaud. Voilà le nom est lancé, la brèche ouverte. Je crois que j’avais inconsciemment depuis la tenue de ses carnets pris soin d’écarter certains auteurs dont Roubaud. Ce pourraient être mes fondamentaux, mes incontournables, ceux qui seront toujours là au coeur du labyrinthe. Pas facile d’évoquer brièvement ces chemins de lecture. Comment même en parler quand vous avez le sentiment d’avoir vécu une part importante de vos heures en compagnie de ces textes ? Ce sont des rendez-vous réguliers, vous entrez dans les pages, comme invité. Chaque nouveau livre est une fête. Vous y retrouvez des indices familiers, des complicités. Vous ne seriez pas le même lecteur sans eux. Se souvient-on de la première rencontre ? On a le sentiment qu’ils étaient toujours là, comme des amis de longue date. Pour Roubaud, je me souviens : c’était pour la préparation d’un examen, avec au  programme Le Grand Incendie de Londres. Ce livre dit l’impossibilité d’un Projet littéraire. Fait de bifurcations, d’embranchements, il ouvre une grande entreprise : celle de réécrire après coup les événements d’une vie mais ni de façon chronologique, ni nouvelle manière, version auto-fiction, mais à partir d’un certain calcul, d’une certaine approche temporelle et formelle, mêlant présent et passé, un travail volontaire de mémoire. Tout de suite, ce livre m’a intrigué, il dépassait des impasses tout en les disant. Je ne sais comment j’entrai dans cette énigme, ni même si j’y étais confortable mais je ne pouvais plus arrêter, comme aimantée par cette quête. Je savais que la route serait longue et cela me réjouissait comme une perspective de vie autre : la vie qui suit les tracés d’une aventure empruntée par un autre mais que vous pouvez parcourir quelques pas en arrière découvrant juste après lui les signes qu’il pose sur son passage et qui révèlent des strates que jusqu’alors vous n’aviez pas même soupçonnées. Un jeu sérieux. Enfin, un auteur partage les règles avec vous, aussi complexes soient-elles, il ose ce dévoilement au risque de vous perdre, tout en s’assurant que vous n’êtes pas loin. Graal théâtre dit beaucoup des spécificités de l’oeuvre de Roubaud :  l’ humour qui redonne vie aux aventures légendaires, l’érudition nécessaire, mais aussi l’amour de la quête, de l’incessante et incontournable mise en route, de l’énigme irrésolue, des croisements d’histoires, des carrefours, des détours qui font le sens des vies de chevaliers et de celle de l’auteur. Ce n’est qu’une amorce, Roubaud reviendra comme il revient toujours dans mes chemins de lecture : Avec Roubaud, je pourrai reprendre à mon compte les formules de Hermann Hesse qui tente de définir ce qu’est un véritable écrivain tout en décrivant ce qu’est une bibliothèque idéale : « l’art de lire devient un art de vivre », il offre une culture non dénuée d’âme, une interprétation du passé qui ouvre sur l’avenir, une rupture avec le monde matérialiste. C’est à la fois un accomplissement et une impulsion.

MARCELLINE ROUX (2010) 

La liste :

Virginia Woolf/ Ce que je suis demeure en réalité inconnu/ Point Seuil

Florence Delay Jacques Roubaud / Graal Théâtre/ Gallimard

Hermann Hesse/ Une bibliothèque idéale / Bibliothèque Rivage

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Carnet de lecture 3

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Carnet de lecture 7

Carnet de lecture 8

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