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HABITER POÉTIQUEMENT LE MONDE - REVUE CANOPÉE :

Il y a plusieurs façons d'être au monde. C'est une aventure sans lendemain qui emprunte les chemins de traverse. Et pour cela il faut remonter le cours du temps. A l'époque des anciens où l'on pouvait "attraper un bout de ciel pour le manger" afin de se sentir imprégné de paradis. Socrate disait que la sagesse commençait pas l'émerveillement. La vie est ainsi faite qu'elle possède quantité de portes secrètes dont on ne soupçonne pas l'existence tant que nul événement ne vient y frapper.

Habiter poétiquement le monde, c'est se sentir relié au monde et aux autres en prenant la mesure du temps. C'est une question de regard : savoir être un peu rebelle, contempler, repérer la beauté sans se l'approprier pour réenchanter sa vie et celle des autres. Cette revue publiée chez Actes Sud et vendue en librairie, nous propose un voyage intérieur à travers des rencontres inédites d'hommes et de femmes, venus de tous horizons qui cultivent l'humanisme. Ils nous parlent de leurs émotions à travers leurs actions, faisant ainsi de leur vie une aventure poétique.

L'aventure commence par une légende Touareg associée à la couleur bleue. Elle fut offerte par les dieux aux femmes qui depuis gardent précieusement le secret de fabrication qu'elles transmettent à leur fille comme un talisman. Sa conception relève d'une histoire d'amour et d'une patience infinie : elle donne naissance à une infinité de nuances, subtiles et suaves bleus azurés. Aboutissement d'un savoir ancestral gardé jalousement. Miracle de la couleur qui fascina les voyageurs, au XVI en quête de la « teinture du diable », cette couleur éblouit les sens et suscite toutes sortes de fantasmes. Chacune d'entre elles véhiculant une part de magie avec sa propre signification. Sous forme de langage codé, elle régit la place de chacun dans la société. Ces femmes spirituelles nous apprennent « une forme de lenteur » oubliée dans notre monde. Il y a tellement d'humanité et d'humilité en elles qu'on ne peut pas s'empêcher de penser que « le vrai monde est là-bas ».

L'art, la beauté, la grâce sont souvent là où on ne les attend pas. Jean-Claude Guillebaud écrivain, reporter humaniste apporte un éclairage à sa vision du monde enchanté. Il évoque ces enfants rieurs de Calcutta qui nous indiquent, au fond de leur misère, le chemin qui permet d'échapper au désespoir de vivre. Au plus profond de la misère, la beauté s'affiche. Telle cette femme du Tibet au visage ciselé, surgit de nulle part, sans tache ni faux plis, triomphant des ordures, comme étrangère à ce qui l'entoure. L'art, ce défi obstiné fait tomber tous les tabous. Notre histoire est portée sur l'indicible que seul l'art peut suggérer.

« Nous avons perdu les clés d'une temporalité simplement humaine ». Il faudrait pouvoir rompre avec notre société de consommation et larguer les amarres. Retrouver le temps suspendu du grand nord et glisser vers un horizon de neige dans le silence des éléments où la lenteur redeviendrait un droit. Car là-bas le temps a une autre dimension.

« L'humanité n'est pas héréditaire » ( Balmary). Insatiable, globe-trotter, le photographe R.Wallis nous dévoile l'engagement d'une institutrice indienne qui brave un interdit au risque de sa vie, pour instruire des enfants. Le dénuement du décor est saisissant. La pauvreté ambiante restitue à l'acte d'enseigner sa gravité cérémonielle. Dans nos pays riches, la crise de l'école nous détourne de l'essentiel. Éduquer, c'est d'abord apprendre à devenir humain. La leçon ne devrait pas exclusivement porter sur un savoir abstrait mais sur une expérience vécue.

Qu'y a t-il de plus important que d'être créateur de sa propre vie? Trouver sa place. Cela tient à la fois de l'énigme, de la poésie, du mystère et de la magie.  La sensation que procure le fait de regarder, s'inscrit dans un processus d'apaisement où tous les sens sont en éveil. Tel «  le bruissement du vent ondulant dans les frondaisons qui rappellent les origines ». Elle conserve cette distance qui transforme l'image en étonnement à la frontière du conte. Un peu comme une respiration où la lumière passerait pour laisser place à la contemplation. Christian Bobin en est l'illustrateur parfait. Lui qui passe ses jours et ses nuits à lire, à écrire, à  recueillir des mots pour les porter dans le langage. Contempler est selon lui une manière de « prendre soin » de soi et des autres. Regarder avec cette attention flottante ce qui nous entoure. C'est comme mettre sa main sur la pointe la plus fine du réel pour le faire « advenir ». Ces instants de contemplations sont des instants de grands répits pour le monde sur des puits de lumières. Quelque chose du monde s'ouvre et révèle la fragilité de la vie. Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux. La technique brise un interdit et fait, à son insu, du mal à quelque chose qui est sacré dans la vie. La nature, la beauté, la douceur, la lenteur sont malmenées. C'est pourquoi, elles deviennent insaisissables pour celui qui ne prend pas le temps de les regarder. La poésie entre dans le monde comme dans une maison amie. Elle révèle l'objet et l'amène à se révéler.

Ce livre est une fenêtre ouverte sur le monde, sur les idées et de tout ce qui le relie à la poésie. Comme le dit si bien Sylvain Tesson qui flirte avec les altitudes. La vie consiste à jeter des ponts entre les livres et le réel. C'est pour cela qu'on a inventé la littérature. Elle nous permet d'échapper à cet impératif de la modernité. Le monde peut s'écrouler, il restera toujours les livres pour se souvenir. Si l'on remise les livres dans les greniers, c'est que les soupentes sont les meilleurs cabinets de lecture. Les livres fécondent le temps et l'abolissent parmi la frénésie du monde. Le pouvoir poétique des livres est bien réel : il nous fait oublier le réel où la lumière finit par passer.

Je partage la pensée du philosophe Holderlin quand il dit que l'homme a plein de mérites, mais c'est en poète qu'il habite sur cette terre. Parce qu'il lui permet d'habiter son être. Son destin  n'est pas de soumettre le monde mais de le traverser pour créer et faire jaillir la beauté.

Ce livre nous le prouve au fil des pages et réveille en nous le sublime invisible, subjugué. Sortilège !

 LYDIE POESIE (2013)

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