Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
KAROO de Steve TESICH :

 KAROO est un roman surprenant, fort et profond  dont le héros, Saul “Doc” Karoo, ne connaît de la vie que l’écume des rapports humains, le jeu des masques et l’absence d’intimité avec les gens qu’il est censé aimer ; le tout noyé dans une consommation d’alcool et de tabac à laquelle un grand mammifère ne résisterait pas.

Saul Karoo est un New Yorkais en si mauvais état que tout son entourage l’encourage à prendre une assurance maladie. Son médecin est alarmiste mais notre homme ne semble pas s’inquiéter plus que cela.

   Séparé depuis plus de deux ans de sa femme Dianah, il adore rien moins que les cocktails organisés par la gentry new-yorkaise où il peut satisfaire son addiction aux alcools forts. Son surnom de “Doc” lui vient de son métier, il soigne les scénarios en les réécrivant  : “ De manière générale, mon travail consiste à dégraisser et à ajouter des blagues. Je sais faire. Je me débarrasse des personnages secondaires, des rêves et des flashbacks. Je coupe les scènes dans lesquelles le héros ou l’héroïne va rendre visite à sa mère où à son prof de lycée préféré. Je me débarrasse des tantes et des oncles, des frères et des soeurs. Je supprime des séquences entières sur l’enfance des personnages et je les laisse à l’écran sans mère, sans père et sans passé d’aucune sorte…” La formule pourrait d’ailleurs fonctionner comme mise en abyme du personnage de Saul Karoo lui-même.

   Dans la vie Saul ne s’embarrasse guère plus de scrupules que dans la mise à sac du scénario d’autrui. Il n’hésitera pas lors d’une soirée à rapporter les difficultés qu’un ami rencontre, pour amuser la galerie, alors même que l’ami en question s’était confié à lui sur le ton de la confidence.

   En vérité notre héros est véritablement au bout du rouleau. Mauvais père, il s’interroge sur le fils qu’il a été lui-même. L’une des forces de Steve Tesich, l’auteur,  aura été d’ailleurs de placer l’introspection psychologique au coeur de situations narratives qui font de lui un maître du portrait décentré. L’une des caractéristiques de son personnage tient au fait qu’il ne parvient pas à rester seul avec qui que ce soit  ; il excelle dans les cocktails mais  fuit les situations d’intimité.  Il le sait sans pouvoir faire évoluer la situation d’un iota : “ J’étais plutôt lucide. J’étais riche, d’une lucidité pénétrante, d’une véritable clairvoyance. Mais cela n’avançait à rien (…) La clairvoyance universelle ne menait pas nécessairement à une vérité supportable. La première chose qu’Oedipe roi, roi de Thèbes, fit lorsqu’il vit enfin clairement les choses fut de se crever les yeux.”

    Saul Karoo est un personnage tragique dont le coeur est vide et l’esprit profondément altéré par des années d’alcoolisme, de tabagisme, de fuite en avant et d’idées biscornues à base de paradoxes : “ Je fus frappé par l’idée (j’étais un homme à la clairvoyance infinie) que ma relation avec mon fils était celle d’un père, d’un père aimant, mais d’un père qui chérissait le souvenir d’un fils mort depuis longtemps, et non pas d’un père avec son fils vivant.”

   Steve Tesich parvient à tirer de cet ivrogne mondain la quintessence de ce qu’il est possible de faire en littérature. Cette oeuvre, dont l’auteur n’eut pas l’impolitesse de réclamer  les droits, est emportée par un souffle shakespearien laissant le lecteur  tout à sa surprise devant le talent d’un écrivain arrivé à maturité et qui nous prive par une mort prématurée des chefs d’oeuvres suivants ; preuve s’il en est que le génie ne protège de rien…

   KAROO est sans nul doute l’un des grands romans de la décennie portant son auteur à  la hauteur d’un Philipp Roth ou d’un Malcolm Lowry, celui d’Au-dessous  du volcan,  ce qui n’est pas peu dire… 

ARCHIBALD PLOOM 

© Culture-Chronique -                                                                                                           -

- -      Commander KAROO

--  Les chroniques littéraires Culture-Chronique

-- Le Facebook d'Archibald PLOOM

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :