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CARNET 50 : LA FAUTE À LA SPIRITUALITÉ ! :

Je l’avoue. J’ai depuis de longs jours abandonné l’écriture des carnets. Serait-ce la faute de trop de spiritualité ! Non, je n’ai pas atteint la sagesse. Non, je n’ai pas soudainement été visitée par l’humilité au point de trouver prétentieux de tenir un carnet de lectures… Non, je n’ai pas eu de révélations et fait vœu d’abstinence littéraire. J’ai juste accepté de devenir lectrice pour le prix du livre de spiritualité. La lecture de huit livres concurrents a fait naître en moi une certaine acédie, côté prise de notes. Je suis entrée dans le silence sans parvenir à m’extraire des pages : c’eût été rompre avec un état, une quête, retomber les pieds sur terre et fourmiller dans mon maigre vocabulaire. Pourtant la mise en lecture fut délicate : je redoutais, mécréante que je suis, ce pas vers des auteurs et des éditeurs inconnus ! Je craignais l’ennui, l’absence du littéraire et par-dessus tout la bien-pensance sucrée et prosélyte. Quelle prétentieuse, pleine d’a priori, suis-je donc ! Dans la liste des huit, j’ai repéré un seul auteur connu de moi : Christian Bobin. J’avais lu et aimé son Très-bas mais ensuite beaucoup de ses textes m’avaient déçue, devenus trop dangereusement doucereux... Je commençais par lui, en terrain reconnu, rien de mieux pour aiguiser le sens critique : en avant toute vers l’Homme-Joie. Le titre est alléchant en ces temps de désolations  et à dire vrai les quinze récits de Bobin sont de réjouissantes pépites qui réconcilient. La ferveur cristalline des mots, la vérité bouleversante des expériences, la légèreté tranchante du ton m’ont transportée et comme préparée à entrer en lecture spirituelle ! Disant tout, autrement,  sur Soulages, les couleurs de la lumière, les livres, les mouvements du silence, Bobin ne joue pas, ne s’expose pas, il creuse dans le grain, la miette, et dépose, bienveillant, de petits cailloux sur le chemin. « La spiritualité est du vif-argent, une floraison étonnante. Elle a de l'insolence, du charme, est toujours imprévue, ne se possède pas. Elle est un printemps hors saison qui pousse dans nos cœurs et qui ne dure qu'un temps. Et ce n'est pas grave. Le passage en nous de quelque chose de spirituel, le sentiment d'être pleinement vivant, nous permet de traverser la nuit du monde.» Commencer avec Bobin était la bonne idée ! L’homme-joie est un livre qui sait écouter les frémissements sauvages d’un jardin et invite à pousser la grille. Je conseille d’en cueillir quelques pages. Je ne confesse pas pour autant mon choix de membre de jury. Je ne vais pas nécessairement choisir Bobin. Je ne suis pas femme à succomber à la première lecture, ni à la facilité ! En plus, Bobin a déjà eu le prix une année précédente…Il est donc, pour moi, un outsider.

    Après l’homme-joie, en route pour un échelon de plus sur l’échelle spirituelle et quel échelon : l’extase… en compagnie de Christiane Rancé et un titre à couper le souffle : « Prenez-moi tout mais laissez-moi l’extase ! », méditation sur la prière. L’auteur est grand reporter, essayiste, romancière. Elle offre une réflexion sur la diversité de la prière, « l’arme qui ramène ici-bas la mesure de l’ineffable et du miracle, la vie se ressaisissant ». Retraçant son enfance et sa relation avec la prière, Christiane Rancé nous décale très vite du côté de la littérature croisant Joë Bousquet, l’homme aux « extases fracassées », Rimbaud, Max Jacob, Rilke, Hölderlin, Heidegger, Bernanos… si bien que je me suis demandée comment j’ai pu oser approcher la littérature sans passer par la case prière… Du côté de l’histoire, Christiane Rancé part des premières tablettes syriennes pour calmer la colère des dieux aux psaumes, puis traverse énergiquement époques et pays. D’un point de vue historique, intellectuel, littéraire, spirituel, personne n’est à la porte de ce livre. La prière ainsi remâchée reprise par tous ces bouts est pleinement vivifiée… Grâce à une construction judicieuse entrecoupée par six chapitres « rencontres des infinis » qui recueillent des citations à méditer, Christiane Rancé développe une écriture audacieuse et captivante entre essais, études, autobiographie, elle ouvre des terrains d’expérimentations insoupçonnés !!! On se sent très vite à l’aise dans cette méditation. La culture lettrée de l’auteur n’enclot pas la vie spirituelle, ni ne l’alourdit, au contraire, elle met en confiance.

   Je glisse un dernier titre pour atteindre l’échelon ultime : l’au-delà avec « Vivants jusqu’à la mort » de Tanguy Châtel. Tout comme le précédent, riche en apports théoriques, cette fois  sur la notion d’accompagnement des « personnes en fin de vie », ce texte partage une expérience vécue. C’est donc là encore la force d’un récit incarné. C’est un livre qui parle de la mort et qui n’est paradoxalement pas de tout repos ! Si on accepte d’être bouleversé, on apprend alors ce qu’est « accompagner », cette position subtile d’accueil, de présence, d’impuissance et de fragilité, cet art du présent, de « faire en étant », « des gestes habités ». Ce sociologue des religions nous initie à porter soin à la vie !

J’ai donc réussi à ouvrir mes carnets pour inscrire ces quelques titres, persuadée que ces livres méritent l’aventure hors des cloîtres pour croiser d’incrédules lecteurs.

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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