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DIDEROT, LE COMBATTANT DE LA LIBERTE de Gerhardt STENGER :

 Quel beau livre que ce DIDEROT de Gerhardt Stenger, ouvrage inspiré et remarquablement documenté qui nous plonge en plein coeur du siècle des Lumières sur les traces de celui qui consacra sa vie à diriger l’Encyclopédie.

Gerhard Stenger est l’un des meilleurs spécialistes de Diderot, de Voltaire et d’Helvetius.  Reste que rédiger un ouvrage de près de 800 pages sur l’un des philosophes français les plus célébrés et sur lequel deux siècles d’étude laissent une documentation de plusieurs centaines de milliers de pages peut paraître une gageure.  A ce titre Stenger tire adroitement son épingle du jeu par sa maîtrise de la biographie de Diderot mais aussi parce qu’il est lui même un véritable auteur.  Notre biographe a du style, et avouons que la taille de l’oeuvre justifie qu’il en ait.

La dominante biographique ne concerne que la première partie de l’ouvrage. Il est vrai que les années de jeunesse du philosophe de Langres sont déjà bien connues et qu’il n’y a guère à ajouter dans ce domaine.  Son enfance Langroise suivie des années de bohème à Paris sont néamoins rapportées avec suffisamment de détails pour que le lecteur ait le sentiment d’en savoir un peu plus sur la question même s”il a déjà lu d’autres biographies de Diderot. 

Mais ce sont les trois parties suivantes qui offrent la lecture la plus fructueuse car depuis une cinquantaine d’années les travaux de recherche autour du philosophe de l’Encyclopédie ont mis à jour des textes qui étaient ignorés jusque là. Le dévoilement progressif de cette oeuvre gigantesque permet un approfondissement d’une multitude de thématiques concernant les domaines de la philosophie, de la science, de l’épistémologie, de la politique ou encore de la littérature que Stenger ne manque pas d’aborder.  

Diderot l’encyclopédiste est évidemment traité avec tout le sérieux qui sied à un historien des idées où l’on apprend que Diderot n’était qu’un second choix de l’éditeur qui avait d’abord  compté sur les services de l’abbé de Gua de Malves  pour mener cette affaire à son terme. Diderot n’était alors qu’assistant mais sa maîtrise des savoirs, son sens de l’organisation et son infatigable énergie vont en faire l’homme providentiel au moment de la défection de l’abbé que la postérité s’empressera  d’oublier laissant à Diderot le champ libre.

Les pages sur les relation de Diderot avec le baron d’Holbach ou avec Rousseau sont tout à fait savoureuses, pointant la complexité psychologique de ces grands esprits qui ne cessaient de se brouiller pour se raccommoder ensuite  avant de  se séparer de nouveau.  Diderot vivra et profitera d’ailleurs beaucoup de la générosité de son ami d’Holbac qui lui ouvre sa propriété de Granval, lui permettant de travailler dans un cadre favorable  à l’étude et à la rédaction de ses articles. 

Stenger revient aussi sur la question du déterminisme qui anima la réflexion de Diderot et l’opposa à Laplace qui affirmait : “Nous devons donc envisager l’état présent  de l’univers comme l’effet de son état antérieur et la cause  de celui qui va suivre.” De son côté, Diderot serait plutôt nécessitariste.  Il s’insurge contre la prétention universaliste de la science. Pour lui, dans l’ordre  général  ou le Tout,  les lois scientifiques perdent leur caractère déterministe, car elles sont composées avec l’aléatoire et le hasard.  L’ordre du monde est issu d’un désordre initial, il n’est que momentané. Pour Diderot la nature “est encore à l’ouvrage”, elle marche toujours en tâtonnant. Reflexion tout à fait passionnante sur laquelle Stenger revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage.

Comme le souligne Stenger dans la dernière partie de l’ouvrage, le philosophe ne danse pas la “pantomine des gueux”, il ne s’asservit pas, il n’a rien et ne sollicite rien. Son bonheur est incompatible avec l’esclavage comme il l’écrit dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron : “Pour être heureux, il faut être libre : le bonheur n’est pas fait pour celui qui a d’autres maîtres que son devoir. (…) C’est avec les chaînes du devoir qu’on brise toutes les autres. (…) L’homme heureux du stoïcien est celui qui ne connaît d’autre bien que la vertu, d’autre mal que le vice ; qui n’est abattu ni enorgueilli par les évènements ;  qui dédaigne tout ce qu’il n’est ni le maître de se procurer, ni le maître de garder, et pour qui le mépris des voluptés est la volupté même.”  Il ajoute : “ On est philosophe ou stoïcien dans toute la rigueur du terme lorsqu’on sait dire comme le jeune Spartiate : je ne serai point esclave.” Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Diderot blâme la discretion que Sénèque recommande au sage.  L’Encyclopédiste considère que le philosophe ne peut l’emporter sur le despote que s’il préfère la mort à toute solution de compromis.  “A l’instar du stoïcien, il ne tient pas à la vie, il fait confiance au jugement  de la postérité qui l’honorera  après sa mort et flétrira la mémoire de ses ennemis.” 

Diderot entretiendra une relation forte et profonde avec Catherine II de Russie qui sera pour lui un soutien amical et financier. Pourtant “Diderot déplaît à l’élite intellectuelle pétersbourgeoise ainsi qu’aux courtisans à cause de son irreligion et de son débraillé réel ou supposé ;  le philosophe français “fait peuple”. (…)  Mais entre le philosophe et l’impératrice, la séduction a été réciproque dès les premières entrevues. Pendant plus de quatre mois, ils se rencontrent régulièrement plusieurs fois par semaine pour des entretiens de deux ou trois heures en tête-à-tête.” Diderot prend d’ailleurs très au sérieux son rôle de conseiller du Prince, finalement l’un des idéaux des philosophes des Lumières.  Il insiste sur la nécessité d’établir en Russie des institutions  représentatives qui mettent fin au despotisme  traditionnel russe, “il préconise l’égalité civile et l’abaissement des privilèges nobiliaires.”

Après son passage en Russie, Diderot a sans doute fini par se rendre compte que le reste de l’Europe ne ressemblait pas à la France.  Catherine II pour sa part expliquera que c’est pour le bien général que s’exerce le pouvoir absolu , seul au monde capable d’assurer le bonheur. Les leçons de Diderot auront eu finalement une influence limitée.

Notons les très belles pages que Stenger consacre “Au neveu de Rameau” oeuvre inclassable mais majeure de la bibliographie du philosophe.  Pour le Neveu “chacun prend son plaisir où il le trouve. Il n’existe donc pas de philosophie universelle, qui allierait à coup sûr la jouissance du bonheur à la pratique de la vertu. Il n’y a que des individus et des fantaisies…”  Scepticisme du philosophe  devant une définition universelle du bonheur.  Le bonheur est une notion totalement subjective.  

Ce Diderot est une grande biographie qu’il convient de lire avec délice. On en sort ébloui par ce grand esprit, sans doute l’une des personnalités les plus importantes du siècle des Lumières mais aussi un français qui est passé dans le domaine de  l’universel.  Joyeux anniversaire Denis !

BERTRAND JULLIEN 

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