LA CRITIQUE DES CRITIQUES :

J'ai été critique de cinéma jadis pour Studio Magazine et aussi pour la télévision chez CinéClassics ou CinéCinéma. Pour un homme jeune c’était déjà à l’époque une entrée à la cour du roi Média avec une immédiate rente de situation et une authentique charge nobiliaire. On était aristo et on était juge à la fois. Le genre de juge façon Torquemada, le grand inquisiteur. Il n’y avait pas d’appel à nos jugements, pas de cassation. On condamnait au paradis ou à l’enfer après avoir soumis à la question et envoyé les pécheurs au bûcher. Evidemment on était craint et ça nous faisait beaucoup d’amis spontanés, un peu comme sur facebook. En fait on n’avait que des ennemis qui, comme ils étaient artistes, savaient farder leurs grimaces en sourires. La plupart disaient s’en foutre de la critique et certains tenaient parole : ils ne lisaient jamais rien et ça leur glissait dessus comme un pet sur une toile cirée. Ceux-là avaient mon admiration. Mais l’immense majorité des comédiens ou cinéastes auraient volontiers mis un contrat sur nos têtes et piquaient des colères qui n’étaient pas dignes de leur talent. L’homme est toujours moins intéressant que l’artiste qu’il abrite. Pourtant les quelques lignes lapidaires qu’on pouvait écrire sur tel ou tel film n’étaient que glose désinvolte et je n’ai jamais compris qu’elles puissent être scrutées par les intéressés comme s’il s’agissait de la dernière bulle papale. Le critique n’était jamais qu’un type (ou une typesse) qui parce qu’il savait écrire dans un français honorable et qu’on lui prêtait un rien de culture générale donnait son avis en prenant la pose. Personnellement je n’ai jamais accordé la moindre importance à ces commentaires calibrés que je savais conjoncturels. Ca se résumait à un j’aime/j’aime pas, enturbanné avec trois clichetons (« il donne à voir… »), une citation d’Hitchcock, et un bon mot pour finir. Il n’y a jamais eu aucune rigueur et aucune justice dans l’imprécation critique. Même les revues supposées éminentes Cahiers ou autres Inrocks n’ont jamais été autre chose que des officines peuplées de gandins, d’universitaires ou de cuistres étalant des cultures ou des contre-cultures susceptibles de virer avec le vent. Quant aux Bory, Perez ou Daney qu’on a enterré au père Lachaise de la gloire analytique, ils avaient beau professer une intégrité sourcilleuse (comme tous les juges), ils n’étaient jamais que des pipole du courant alternatif dominant, notabilités de la pensée en vogue, avocats d’idéologies esthétiques approuvées par les clergés en place. Ca écrivait bien, c’est sûr, mais ça ne faisait qu’écrire de petits articulets sur l’œuvre d’un autre. Il serait amusant de republier les écrits des uns et des autres pour mesurer l’ampleur des malentendus, pour ne pas dire des impostures. Je ne dis pas qu’ils étaient malhonnêtes mais ils avaient un rang à tenir. Maîtres à penser ils étaient et donc soucieux de préserver leur chaire. Le fait est qu’ils étaient probablement les meilleurs écrivains de périodique de leur temps et c’est cela qui aveuglait leur thuriféraires. 3000 signes élégamment torchés, deux heures de boulot et on va se dépenser deux chèques-déjeuners pour fêter ça. C’est ainsi que la qualité critique a toujours reposé sur une grande réputation littéraire. Car, au fond, c’est ce que le public attend : que leur critique favori se plante dans une langue délectable. Mais faire le beau à propos d’une œuvre ça n’est pas si honorable, en tout cas pas plus honorable que le pique-bœuf sur le dos du rhinocéros. Dans le débat récurrent qui oppose la critique aux artistes je peux confirmer pour avoir été dans les deux camps que le travail, l’audace, l’énergie, et le risque sont du côté des artistes. Autant dire le courage. Pour autant la critique, toute anecdotique qu’elle soit, sert les artistes et souvent malgré elle. Si le critique est bouffi de sa propre importance en raison de sa position professionnelle, l’artiste lui souffre d’un égocentrisme et d’une hypersensibilité qui sont consubstantiels à son état. La critique ne sert qu’à doucher sa propre suffisance et quelquefois même à l’éclairer sur tel ou tel aspect de son œuvre. Mais de postérité critique il n’y a pas. Pour critiquer de fond en comble il faut du temps, du recul, des témoignages, une compréhension biographique aigue de l’artiste. Et cela requiert du temps, des recherches. Cela requiert une œuvre sur l’œuvre. Car la seule critique qui vaille c’est celle qui éclaire, qui décrypte, qui enrichit. Alors quand je vois ces « signatures » se scandaliser qu’on puisse remettre en cause leur fonction sacrée, leur méthode de travail, leur droit à la libre expression, je ricane. L’absence totale d’humour chez ces gens-là est assez significative. Ils protègent leurs petits commentaires comme s’ils avaient été déterrés avec le Graal et en appellent à la révolution prolétarienne dès qu’un artiste ose contester leur légitimité. Regardez Zemmo et Naulourd les deux augustes du cirque Ruquier : comme ils sont sinistres, comme ils ne rient pas, comme leurs admirations sont concédées du bout des lèvres. Et comme ils aiment haïr. Dès qu’un artiste les envoie paitre, ils hurlent comme des vierges à la censure… Et ne cessent de légitimer la fonction héroïque de leur mission. Quatre phrases en prime time, un masque de marquise dégouttée devant un goret et l’emploi abusif du terme « accablant », c’est là leur conception de la libre critique, droit de l’homme, inscrit au patrimoine de l’humanité. Un jour ils vont sortir de la lucarne, on aura trouvé plus jeune, plus moche et plus tourmenté. Le roi Média va leur retirer leur charge et en faire des manants. Ce jour-là qui aura envie d’entendre leurs commentaires ? J’ai fait critique mes amis. C’est pas mal payé, on voyage gratos, on boit dans les festivals, on se tape quinze films par semaines, on lit dix livres et les CD et les DVD et le théâtre et les revues, et il ne nous arrive jamais rien car on exerce un métier sans risque. Un métier oui, j’ai dit un métier car on est payé. Vous avez bien lu : on est payé.

DENIS PARENT (2012)                                              

 Tiré de "Mémoire d'un amnésique"©

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