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CARNET 52 : DES OUVRIERS CHEZ MALLARMÉ :

 L’importance est entre les signes, regarder puis déchiffrer, rester sensible à ce qui se produit entre, interpréter, divaguer, c’est cela le plaisir, le temps de l’harmonisation. Ainsi parle Christian Doumet un dimanche d’après l’orage dans la maison de Mallarmé. Je l’écoute après l’avoir lu, je l’entends s’approcher de la prose mallarméenne, se glisser sous les mots, parler des ouvriers du dimanche à Vulaines décrits par le poète dans Conflit. Il redit le paysage que forment, dans les remblais, ces ouvriers qui construisent la ligne ferroviaire près de Samoreau. Ils cherchent ce qu’ils sont eux-mêmes, le trou qu’ils creusent est celui qu’ils espèrent dans leur semaine, ce trou du dimanche, du repos. Doumet interprétant Mallarmé au creux de sa maison, près de la Seine où passent vols de cygnes et d’oies, invite à savourer la mise en abyme, l’analyse, l’association, la variation. Il fait vivre la jubilation du travail intellectuel que cherche à définir Mallarmé. Doumet a quitté la posture du professeur, il incarne soudainement devant nous ce que les mots de Mallarmé décrivent. Et j’assiste au passage d’un texte simplement lu à un texte redonné. Christian Doumet se rendait-il compte qu’il cherchait lui aussi la vérité qu’il  portait, comme ces ouvriers puisatiers qui ignoraient qu’ils étaient la source de leur propre quête ? Se rendait-il compte du coup qu’il assénait à son auditoire ? A ces lecteurs auditeurs rassemblés devant lui, il tendait les armes. Il disait en creux : qu’avez-vous vu, interprété en ce dimanche d’après l’orage du côté de Vulaines ? Tandis que Mallarmé pestait en son temps contre la présence inopportune et bruyante de ces ouvriers vinasseux dispersés dans les prairies à l’entour de sa maison d’écriture, tandis qu’il s’interrogeait sur leur travail et qu’il mettait en comparaison son travail de poète, se demandant lequel des deux pouvait imposer à l’autre sa légitimité au point que les uns devraient faire silence pour le bien de l’autre...Doumet nous mettait en demeure de nous interroger sur notre posture de lecteur tandis que lui était en travail de lecture...Que faisions-nous là dans cette maison, en ce dimanche, quels sens donnerions-nous à cette écoute, nous qui étions venus nous ébaudir dans le jardin au milieu des roses parfumées ? Je le trahis, en vérité, car Christian Doumet n’a rien d’un provocateur, son amicale douceur le garde de toutes les invectives que je lui prête. Cela m’amuse toutefois de penser que son interprétation mallarméenne n’avait rien d’innocent et qu’elle visait quelques effets sur ces auditeurs qui avaient au moins l’art de ne pas dormir pendant l’heure de la sieste. Je me sentais silencieusement au pied du mur. Comment relirai-je en effet ce dimanche d’après l’orage, toutes les traces du temps apaisé après les éclairs de la nuit ? Les signes étaient là, il fallait les cueillir. Je me souviens des routes barrées qui auraient dû me faire rebrousser chemin, des arbres foudroyés, de la terrasse inondée qui aurait dû ternir un repas, de tout ce qui annonçait la catastrophe et qui s’était métamorphosé en douceur et vigueur printanières ! Tout pouvait donc constamment surgir. Ma rituelle visite annuelle au Musée Mallarmé m’a tout-à-coup paru étrange et pourtant il me plaisait de ne pas y voir de signes, n’en déplaise aux poètes, mais de laisser faire le fugace aujourd’hui. Merci Monsieur Doumet pour cet éveil ! Je vais illico plonger dans votre Rumeur de la fabrique du monde, petit livre acheté en ce dimanche comme preuve tangible que je n’ai pas rêvé, que vous êtes bien venu après l’orage, que je vous ai regardé fouler le sol du cimetière vers le tombeau de Mallarmé, vu emporté par le train de la ligne Avon-Paris, pas celle ouvrée par les cheminots de Mallarmé, mais, après tout, qui le sait ? Votre livre est de fabrication « Corti », j’aurai donc à découper chaque page  pour continuer à vous entendre, j’y vois le signe de ma nécessaire trouée ! Je ne sais si votre art de lire vient de votre difficulté à dormir mais il secoue les lecteurs paresseux que nous sommes trop souvent. J’aimerais me glisser sous vos mots comme vous l’avez fait avec ceux de Mallarmé mais je n’ai jamais été insomniaque plutôt une incorrigible marmotte, ce qui explique mais n’excuse aucunement mes faiblesses interprétatives ! Dans le temps laissé par mes veilles, je vous promets de trottiner, loin derrière vous, dans les jubilations interprétatives !

De l’art et du bienfait de ne pas dormir/ Christian Doumet /Fata Morgana

Rumeur de la fabrique du monde/ Christian Doumet/ José Corti

Conflit de Stéphane Mallarmé 

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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