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CARNET 53 : CHRISTIAN DOUMET REMUE LES NUITS :

Je me croyais à l’abri, protégée dans ma hutte de lectrice. Rien ne pouvait m’arriver. Je dormais confiante, certaine que l’essentiel était d’approcher l’état d’épure, de m’alléger, me simplifier par le non désir. Les livres formaient une protectrice barricade autour de ma couche et je contemplais sereinement leurs dos offerts. Je savourais l’immobilité douce de l’instant présent, posture magnifiquement enseignée par les moines zen. Ils m’encourageaient à ne retenir aucune pensée et à laisser les idées filer comme des nuages. J’y étais presque. C’était  compter sans mon vice naturel : ma boulimie de lectrice. Incorrigible curieuse, j’ai accosté sur les rives d’un nouvel auteur et ses terres d’écriture m’ont semblé paradoxalement familières et étrangères. J’ai fait escale à mes risques et périls dans une langue qui n’était pas la mienne et j’ai été happée. Je ne pouvais plus rebrousser chemin, ni retrouver mon port d’attache. Christian Doumet avait réveillé mon intranquillité. J’ai lancé un dernier regard sur ma hutte abandonnée et tel le Petit Poucet, j’ai pris le temps de déposer quelques pierres avant d’attraper la main de l’auteur et m’engouffrer dans sa forêt obscure. Le « vous » qu’il emploie dans ses fragments m’a hypnotisée. Ce vous, était-ce lui ou moi ? Je perdais mes repères. Il accordait nos « ipséités », comme dirait Ricoeur, et j’ai perdu le sommeil car les insomnies de Doumet sont saisissantes. Ses nuits ont remué les miennes et sa vigilance inquiète a secoué la marmotte en moi. « Réveillez-vous ! » me soufflait-il, ne laissez pas l’endormissement vous gagner : la pulsion consommatrice, les embouteillages routiers, la vie d’aujourd’hui et sa pornographie sont de puissants somnifères. Cherchez sans relâche le dur du sol et le vrai des visages ! Retournez-vous sur vos amours, tel Orphée, et contemplez ce que vous chérissez et perdez tout à la fois ! Seule une vie revisitée prend sens.

Dans ces heures de sommeil refusé, vous me faites sentir, Christian Doumet, de façon aiguë le corps qui a perdu sa place, qui tourne et retourne faute de savoir s’enfoncer dans les draps, perturbé par l’assaut des images surgies du « temps sorti de ses gonds ». Ces visions  ne parviennent pas à former un véritable film et désespérément, il faut les classer en listes pour calmer la fusion, l’échauffement de la tête. Vous attendez la délivrance du chant du merle qui annonce guilleret le petit matin. Vous savez que les puissants de ce monde sont exclus eux aussi d’une innocente plongée dans la nuit mais cela ne vous console pas, moins que de savoir qu’Artaud, comme Valéry, revendiquaient la veille pour vivre l’écriture. Vous jubilez à l’idée d’un Paul Valéry ne manquant aucune aube, déposant à la hâte un chandail sur son pyjama, ou de Kafka accueillant le sommeil de Milena en preuve d’amour. Apercevoir une autre fenêtre éclairée dans la nuit est l’amical signal du gardien de phare qui atténue votre solitude. Vous savez que les moines, depuis des lustres, ont affûté les outils de leur nuit, craignant que le sommeil indique le relâchement de leur quête spirituelle. Oublient-ils, selon vous, que les prophéties viennent en songe ? Les prophéties ont pourtant trouvé un chemin vers vous. Elles passent par les ondes de la radio, par la voix de l’envoyé spécial du bout monde ou d’Alain Veinstein. Il vous arrive d’ailleurs de croiser la vérité et de la décrypter dans le noir. Vous diagnostiquez l’origine de ces insomnies : un amour contrarié, une rupture, un amour impossible. La discrétion de votre confidence est tout à votre honneur : aucune grandeur à trahir au grand jour ces perturbations-là. Ne croyez-vous pas toutefois que pour retrouver l’intense union du corps et de l’esprit, il faudrait réapprendre à aimer au temps présent ? Je m’en vais relire quelques pages de Bashô, Maître Dogen et de Lao-Tseu, pour m’en persuader. Et si maintenant, cher Christian Doumet, c’était à moi de vous attirer dans la hutte pour un bol de thé. Suivons le jardin de pierres ! Ma cabane est fragile, j’en ai pris conscience en traversant la blancheur de vos pages. Eclairée désormais par vos nuits, je continue toutefois de sentir une petite lueur et sa lente émergence salutaire, pour vivre parfois sans me projeter et sans me retourner, ici et maintenant. Le thé est chaud, je referme votre livre pour converser avec vous. D’ailleurs, le jour revient. Mais quelle idiote, suis-je donc, rendez-moi ce bol fumant ! Les herbes de mon jardin seront plus efficaces : tisane à la place du thé ! Voyons si mon philtre vous endormira ! Malheur, cette tisane vous appelle, même sans sa madeleine, du côté de chez Proust, le plus incorrigible des insomniaques. Je m’avoue vaincue mais pour me venger j’écrirai une page de ce carnet dans la nuit : quelques notes noires en réponse à vos sonates au clair de lune.

Petite bibliographie de Marcelline

 

Christian Doumet / De l’art et du bienfait de ne pas dormir/ Fata Morgana

Lao Tseu/ Livre de la Voie et de la vertu/ Moundarren

Bashô /L’Ermitage d’illusion/ La dilérante

Maître Dogen/ Shôbôgenzo

MARCELLINE ROUX (2013)  marcelline.roux@laposte.net

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