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LE POINT DE VUE D'ASTRID MANFREDI

JANVIER 2015 : LES DIEUX SONT TOMBES SUR LA TETE

A la suite des événements tragiques qui ont endeuillé la France, j’ai eu envie d’écrire quelques textes courts. Trois textes. Le premier comme un cri de rage et un rejet, le second que j’ai voulu comme une micro-fable et enfin le dernier qui revient sur « Ma génération », celle née peu après les événements de 68. En effet, il m’a été impossible de lire durant cette période, ni même d’écrire sur des sujets qui ne concernaient pas cet épisode d’amok divin qui s’est emparé de ces trois hommes à l’origine de la tuerie de Charlie Hebdo et de l’hypermarché Casher. Bonne lecture.

PREMIER TEXTE : VIDE


Un ciel  vide où les nuages ne s’étirent plus. Un ciel  de cendres sans pluie, sans rires, sans neige, sans lune, sans étoiles. Seule l’immense tristesse d’un jour rouge accompagné d’un long cri dont l’écho s’enracine dans chaque cœur.

À bout portant vous avez tiré sur les copains d’enfance qui vous défendez sans que vous le compreniez. Les libertaires, les insoumis, les rigolards qui dévoilaient les rires, les vôtres, les nôtres. Tous les copains abattus comme des chiens. Et dans la rue, encagoulés, les armes aux poings, avant de conduire votre bolide et d’entamer votre cavale, vous étiez fiers. Le prophète était vengé. Deux jours plus loin c’est à proximité d’une imprimerie que vous trouverez la mort. Ironie du sort, l’encre aura le dernier mot. Face à vous, les forces de l’ordre, encagoulées et surarmées elles aussi. Elles ont tiré sans hésiter face à votre assaut. De-ci de-là fleurissent des théories glaçantes quant à une certaine nécessité de vous capturer vivants afin que l’on puisse vous entendre. Il semblerait pourtant que vous en ayez assez dit. De vous nous ne voulons, ni ne pouvons plus rien entendre. Simplement espérer que d’autres évangélisateurs ne viennent pas davantage martyriser nos vies. Vous étiez français, ces rues étaient votre sol et vous y aviez votre place. A-t-on oublié à un moment de vous le faire savoir ? Qui est à l’origine de cette amnésie qui vous a menés vers cette impasse de l’absurde ? Vous n’aurez pas d’obsèques, personne ne viendra se recueillir sur vos tombes car dans les cimetières les morts se sont levés pour vous en interdire l’accès. Ils sont Charlie. Ni sur terre, ni sous terre, ni au-dessus de la terre. Quelque part au-delà du mal, la seule place encore disponible.

10 janvier 2015. Il est terrible d’être soulagés par votre mort.

SECOND TEXTE : UN PETIT OISEAU DANS LA TETE

Quand il était enfant on disait de lui qu’il avait un petit oiseau dans la tête et les moqueries allaient bon train. En fait il n’aimait pas ce que les autres aimaient et choisissait de se distinguer. C’était sa nature. Aux joies du football en plein air et aux consultations touche-pipi, il préférait celles du dessin. A ses yeux le monde était une vaste feuille Canson sur laquelle il déposait son crayon et rien n’échappait à la sagacité de son observation.

Quand le petit oiseau dans sa tête mua en faucon il était déjà grand et le rapace avait occasionné des dégâts au cœur des zones les plus précieuses de sa réflexion. Les serres avaient fait ployer la singularité de son esprit et c’est désormais un costume qu’il revêtait chaque matin. Alors qu’il avait rêvé d’escapades et de déploiements d’ailes, c’était dans un bureau sans fenêtres qu’il enregistrait des données au service d’une entreprise qui punaisait dans ses couloirs les photographies des opérateurs les plus rapides. Chaque mois sa photo était exposée et son corps de jeune adulte bondissant s’était rétracté puis soumis.

7 janvier 2015 alors que ses doigts suivaient leurs automatismes, sa collègue d’habitude peu loquace entra dans son bureau pour lui signaler l’attentat. Des fanatiques avaient assassiné la rédaction de Charlie Hebdo. Il ne lisait plus le journal satirique depuis longtemps mais dans sa mémoire l’empreinte de cette insoumission était restée présente. Comme mus par un impérieux devoir de liberté ses doigts cessèrent de pianoter sur le clavier de l’ordinateur. En lui, quelque chose s’était ranimé, une sensation insolite faite de terreur et d’exaltation.

Sans se soucier des commentaires de sa collègue ni de ses « Oh mon dieu », il revêtit son manteau et quitta les lieux. Dans la rue, le temps s’était figé. Installée sur les visages la stupéfaction donnait à la ville des teintes écarlates. Il savait ce qu’il avait à faire. Il s’installa dans un café et lança une incantation au petit oiseau recroquevillé quelque part dans un conduit de son enveloppe corporelle. C’est par la main que cet oiseau sortit et sur la nappe en papier, il écrivit : JE SUIS CHARLIE.

Personne ne sut qu’il fut le premier à écrire cette phrase devenue emblématique. Et tandis que le 11 janvier 2015 toute la France défilait en brandissant cette pancarte, il  marchait lui-aussi parmi la foule heureux d’avoir retrouvé sa place d’homme.

TROISIEME TEXTE : MA GENERATION

La Nostalgie camarade. Ceux de ma génération sont nés peu après les événements de 68, encore allaités au biberon survolté du pavé. Ceux de ma génération ont vu leurs parents se déchaîner sur Dancing Queen et chanter Les portes du pénitencier lors des réunions de familles. A l’exception d’une poignée d’irréductibles estimant qu’on pouvait y contracter la peste rouge, nous avons tous fréquenté l’école de la République. Mon lycée s’appelait le lycée Jacques Monod. Un lycée de banlieue et de classes moyennes pris en tenaille entre Fontenay-aux-Roses, Châtillon, Montrouge et Clamart. Tous, nous avons fait nos premiers pas dans la grande institution après une enfance passée à sourire devant les facéties de Cabu,  l’impertinent maître à dessiner.

Nous avons appris à lire avec la méthode Daniel et Valérie. Nous avons balbutié nos premiers The dog is in the garden avec un accent de bouffeur de grenouilles déjà inimitable. Dans nos classes, la mixité culturelle et religieuse avait sa place. Puis, vint le temps du lycée. Le lycée et sa terminale littéraire. Les interminables cours d’histoire sur la révolution russe et enfin la découverte de ce que fut la Shoah suivie de la projection du film de Claude Lanzmann. Toutes confessions et idéologies confondues nous sommes restés abasourdis par cette démence et comment elle avait pu être possible. Après les cours, interpréter l’histoire en s’hydratant de café et en malmenant nos hanches contre les manettes du flipper. Jamais nous n’évoquions la religion même si certains d’entre nous étaient croyants. Souvenirs de soirées arrosées au Poly Magoo après le long-métrage Un Monde sans pitié,  galvanisés et émus par sa phrase culte « Putain, c’est pas nous les bandits ». Nous avions soif de justice sociale et de romantisme noir alimentant nos imaginaires des Chants de  Maldoror et des refrains de Robert Smith ou de Barry White. Souvenirs de l’érotisme classieux de Serge Gainsbourg sur lequel nous tentions d’ajuster nos premiers émois. Puis on fumait des clopes partout, sans limites, sans interdictions. Souvenirs de périples en périphérie avec des potes et aucun dieu pour venir emmerder le monde. Souvenirs de Polac, du Professeur Choron, de Renaud et de son blues de petit moineau, de Pivot et de Bukowski. Le débat était riche sans cesse alimenté et contesté. Nous étions encore Les enfants du rock et des Valseuses.

A la phrase « La littérature existe parce que la vie ne suffit pas » nous répondions un fragile et déterminé OUI. A la phrase « Touche pas à mon pote » nous répondions un indivisible OUI. Ma génération a vécu une adolescence préservée. Une adolescence « pucelle de l’horreur ».

Janvier 2015. Fractures. Les dieux sont à nouveau tombés sur la tête. La foule sort de son anonymat.

ASTRID MANFREDI

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HISTOIRE

Waterloo sonne le glas d’une épopée qui débuta  avec Valmy en septembre 1792. Près d’un quart de siècle où la République puis l’Empire ont dominé militairement l’Europe. Waterloo met un terme à ce moment de l’histoire. Evidemment ces trois syllabes ne sonnent pas exactement de la même façon pour un Français ou un Anglais. Avec cette défaite une page se tourne, la plus prestigieuse de l’histoire de France, celle d’un idéal associé à une incroyable efficacité militaire. 

Thierry Lentz nous propose avec ce “Waterloo 1815” un ouvrage tout à fait remarquable par son iconographie, les cartes proposées et la qualité du texte.

Lentz travaille en impressionniste, il accumule les petites touches, ici le portrait de Grouchy, là la carte des forces en présence, là encore un point de débat sur  la stratégie de Napoléon.  Le lecteur circule avec bonheur dans ce livre-bataille qui reprend  point par point les différentes phases de l’affrontement. 

Où l’on comprend que le général Wellington va plier sans rompre sous les coups de boutoir des Français : “Spectacle extraordinaire, alors que la grande batterie d’artillerie s’était tue, 10 000 cavaliers s’élancèrent donc, au trot puis au galop, vers le centre anglais, sur un front de 600 mètres. Avant d’atteindre les carrés, ils furent canonnés par les artilleurs adverses, sans que leur élan soit ralenti. Ils s’abattirent ensuite sur l’infanterie, vague après vague, escadron après escadron. Ils furent repoussés, se reformèrent en contrebas et repartirent ainsi quatre fois à l’assaut.” Sans succès.  Il y avait déjà eu des batailles où la victoire était longtemps restée indécise - Eylau, Bordodino - mais à Waterloo le destin semble définitivement se refuser aux troupes françaises.  Rien ne marche, tout piétine et lorsqu’un retournement se produit il n’est pas favorable. Napoléon perd définitivement la main à Waterloo car Blücher arriva. Il n’y aura pas de victoire à la Pyrrhus.

L’arrivée de Blücher marque le retournement définitif  de la bataille en faveur des alliés.  Les rangs français se désunissent. L’officier anglais Tomkinson raconte : “Les ennemis montaient les uns sur les autres pour préserver leurs vie, il y en avait un tas de deux ou trois mètres d’où s’échappaient les cris de ceux qu’on écrasait ou que piétinaient les chevaux.” Pour éviter la capture, l’empereur continua à cheval.

Au terme de sa lecture, le lecteur possède une vision globale des mouvements successifs des troupes sur le terrain.  Thierry Lentz montre aussi l’inanité des questions marginales sur les défauts de Soult, le comportement de Ney ou la faute de Grouchy. Il préfère mettre en valeur le poids de l’évènement et de ses acteurs dans le cours de l’histoire. 

Récit passionnant d’une journée où la France cessa d’être celle des hussards pour revenir au bras d’une monarchie cacochyme et déjà lasse d’elle-même.  

BERTRAND JULLIEN

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LITTERATURE FRANÇAISE

Voilà encore un étonnant exemple de littérature sous contrainte avec ce 140 au Carré – La révolution en 140 tweets ou les lendemains qui gazouillent de Marc–Emile Thinez.  Exercice fort difficile s’il en est de faire se succéder sous une forme romanesque 140  Tweets de 140 signes. Dans une période où l’éphémère devient une tradition et où certains écrivains choisissent délibérément de faire court, le tweet, qui est en vérité une facilité technologique, semble être une possibilité romanesque pleine d’avenir. Il y a bien eu la littérature par textos mais reconnaissons que le tweet est plus exigeant, il contraint aussi fortement que la poésie.  Le tweet devient d’une certaine façon l’alexandrin des temps modernes. 

Hormis la performance oulipesque, Marc-Emile Thinez parvient à traiter le thème de la révolution sous forme d’aphorisme parfois fort grinçants, à saluer la mémoire du coureur Emile Zatopeck, et accessoirement à mettre en évidence les méditations de Thinez sur sa vie.

Les aphorismes qui se succèdent sont pleins de saveur. On imagine Alphonse Allais s’égarant dans un  traité sur l’Histoire de Hegel.  Du coup ce télescopage entre le sérieux, l’humour et le grinçant produit  des effets surprenants et souvent très réussis : “Un jour l’Histoire ne repasse pas les plats ; le lendemain elle se répète… On ne sait plus quoi inventer pour se faire bien voir du temps.” 

Evidemment les références à La Rochefoucault, Cioran ou Chamfort nous viennent d’évidence mais il faudrait ajouter  Pierre Desproges et Pierre Dac pour  être tout à fait exact car Thinez refuse  de s’enfermer dans des vérités toutes faites ; il aime ouvrir des perspectives.  On tire de cette lecture bien plus qu’une succession d’aphorismes qu’on aimerait d’ailleurs trouver plus souvent parmi les tweets que l’on reçoit car Thinez réussit finalement dans ces coups de sonde teintés d’humour noir à proposer au fond  quelques éléments de sagesse élémentaires face à l’histoire et au temps qui passe… Allez un dernier pour la route : “Du principe de contradiction. L’Eternité,  le temps, insatiable Révolution qui désire tout ici et maintenant. Et son contraire à tout jamais.”

 ARCHIBALD PLOOM

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