
Il arrive que la rencontre avec un roman soit l’une de ces rencontres essentielles qui influent sur votre vision du monde. Quand vous aurez lu la dernière ligne, quand vous aurez épuisé la trame du récit, quand vous aurez glissé l’ouvrage à regret dans un rayonnage de votre bibliothèque, il restera un écho inextinguible au fond de vous, le cœur du roman continuera à battre dans votre cœur et vous avancerez dans la vie transformé par cette lecture.
« Les microbes de Dieu » est l’une de ces grandes œuvres littéraires, l’une de ces fresques romanesques où le récit croise la philosophie et les sagesses ancestrales. D’abord le titre qui peut étonner mais qui m’a immédiatement renvoyée à la pensée de Pascal : « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. » C’est ce milieu entre rien et tout que l’écrivain va poursuivre à travers ces 520 pages de bonheur littéraire absolu.
Par une longue et froide soirée d’hiver j’ouvris donc l’épais ouvrage et commençai ma lecture. D’abord captivée par les premières pages je fus progressivement envahie par l’émotion. J’étais seule, ce livre pour compagnon, et le silence pour témoin. Les mots défilaient, irriguant peu à peu mon esprit et une étrange vibration me fit cesser momentanément ma lecture après une quinzaine de pages, submergée par la beauté d’une écriture qu’il ne m’avait pas été donnée de rencontrer depuis bien longtemps. Sous la plume de Mélanie Talcott, ce qui aurait pu être une banale histoire de reporter prenait une dimension hors du commun.
L’auteur, fortement inspirée des sagesses ancestrales, notamment asiatiques et perses, dévoile la possibilité d’un monde meilleur. A travers une écriture picturale que Van Gogh n’aurait pas reniée, Talcott met en lumière les paradoxes des personnages, et nous plonge dans un univers de bruit et de fureur, convaincue de la nécessité des extrêmes pour obtenir notre équilibre vital, allant jusqu’à remettre en question les bonnes intentions d’associations bien connues, mettant en doute leurs réelles motivations individuelles à travers le collectif, renversant les autels des religions et ses sacrosaintes institutions, sans omettre une critique radicale vis à vis de nos politiques, à travers les pensées d’un de ses personnages, le cardinal Jan Wilewski et l’enchevêtrement d’affaires politico-économico-religieuses.
Face aux injustices, à la violence et la misère qui nous entourent ? N’avons-nous pas tous eu envie, ne serait-ce que quelques instants dans notre vie, de changer le monde. Oui mais pour lequel ? Avant d’amorcer le moindre changement, il nous faudra nous poser bien des questions. Changer le monde, oui. Mais comment ? Par quoi commenceriez-vous ? Sachant qu’il vous faudrait tenir compte d’éléments humains non négligeables. Quel prix seriez-vous prêts à payer ? Et quels sacrifices accepteriez-vous de faire ? Ce monde rêvé serait sans doute plus sage mais ne manquerait-il pas des saveurs et des couleurs à un tel monde ? Pourrait-on vivre sans les excès qui sont une part de notre identité ? Et puis, refaire le monde, l’envisager autrement, c’est aussi tenir compte des dissonances de l’humain et de la vie : dualités indépassables ; spirituel ou mystique, pas d’obscurité sans lumière, pas de bien sans mal, pas de chaleur sans froid, pas de richesses sans misère, pas de paix sans conflits, pas d’hommes sans femmes, autant d’oppositions vitales et de valeurs extrêmes que l’auteur fait peser dans la balance, puisant dans l’histoire du monde depuis l’antiquité.
« Les microbes de Dieu » est un roman puissant qui décortique notre société, évalue le passé et propose une analyse de notre système économico-politico-religieux. Cheminement impitoyable et salutaire qui pointe tous les dysfonctionnements sociaux et les égarements de l’individualisme.
C’est à travers l’histoire de Sasha et la lutte de Neill, aidée en cela par Shamaël, merveilleuse narratrice témoin de notre monde, que l’auteur va se lancer dans la construction d’un monde moins mauvais, à défaut d’être meilleur… Sur une terre agressée et en souffrance, lors de funérailles dans un cimetière où un reporter s’est aventuré, un sniper fou profite de la cérémonie pour assassiner aveuglément ; des tirs, des cris, l’affolement, des pierres explosent, des corps tombent, du sang, une enfant à terre, l’ultime horreur, la douleur, puis le noir… A terre, deux côtes cassées, seule une pensée pour sa petite fille et son compagnon disparus s’imposent à Sasha avant de s’évanouir. Suite à l’attentat auquel elle vient d’échapper, Sasha Miller, 42 ans, photographe de guerre, est internée dans un service psychiatrique, sous le coup d’un stress post-traumatique important. Prise en charge par le Dr Martin, Sasha ne peut plus fuir. Les questions se succèdent sans répit. Pourquoi faisait-elle ce métier ? Faites-vous ce métier Sasha ? Que désirait-elle le plus au monde ? Qui était-elle vraiment ? Agacée mais également interpellée, Sasha se souvient pourtant : à l’époque, elle voulait « Témoigner pour changer le monde. »… « Elle n’avait pas le temps pour l’amour ». Elle se souvient de ses premiers reportages, les mineurs et les pauvres, puis l’épreuve de la mort à travers l’objectif. Le Dr Martin, la sentant réceptive, l’envoie vers un médecin homéopathe : Neill. Une rencontre qui se révélera un détonateur. De retour chez elle Sasha s’empresse de classer tous les documents qui traçaient la ligne fragile entre sa vie et la mort : « Rentrée chez moi, euphorique, j’ai ordonné mon désordre, marque de mon ordre. J’ai glissé les négatifs dans des pochettes de papier cristal, mis une housse sur mon agrandisseur… J’ai couché avec amour dans des linceuls de cartons numérotés, mes planches contact. Tous les témoins bruyants de l’omission des lâches, ces victimes hasardeuses de la décomposition du monde. Tous ces êtres mis en gerbe en Palestine, en Afghanistan, en Afrique, en Colombie, les small soldiers de Sierra Leone et du Liberia ou de Birmanie, les démineurs en culotte courte, les esclaves sexuels impubères, toute cette chair à canon de tous les canons, dont la disparition brutale ne lève aucune houle de remords chez leurs bourreaux, mais fait prier les foules pour le retour de l’innocence de l’enfance inviolée. Bref, tout mon foutoir de Gaston Lagaffe décalé, ma cuisine dont le seul génie expérimental se résumait à un monceau de bouteilles vides et de boîtes de conserve à peine entamées, mon chat et mes livres. »
Etonnée par le résultat que Neill obtient rapidement sur elle, Sasha se met en quête du passé de celui-ci. Humble et secret, Neill la redirige vers une de ses amies : Catherine, qui vit dans le Jura. Elle y rencontre Pedro, la trentaine, maître de Tai Chi Chuan martial et Marianne, fille du Grand Nord. Sasha n’est pas au bout de ses surprises. Accompagnée de Shamaël, son guide spirituel, étrange gitane rencontrée en psychiatrie, de rencontres en discussions, elle s’apprête à cheminer vers un nouveau monde, celui de Ming Men, « La Porte de la Destinée », composé uniquement de « Bonnes Personnes ». Ming Men, un nouveau mode de pensée ? La découverte de cette organisation l’entraînera à se questionner sur l’essentiel et la découverte de son intériorité. Elle sera accueillie en Cappadoce par l’Ordre de Magdalena - la part invisible de Ming Men - qui « incarne la féminité, et au-delà de ce qu’elle a d’essentiel, la liberté intérieure » puis elle rejoindra le centre Ming Men de la Cordillère annamitique où se terminera un voyage peuplé d’êtres exceptionnels. A commencer par Shamaël, observatrice assidue du monde qui n’intervient qu’auprès des « Bonnes Personnes ». Shamaël : la voix de la sagesse ? Celle de la raison ? L’étoile ? Le bon sens ? Le double de tout à chacun ? Shamaël : la connaissance du passé, du présent et de l’avenir. Puis, il y aura Neil, cet homme courageux qui dénonce la corruption de toutes les grosses structures et s’est donné pour mission de reprendre en main la gestion de Bergama, ancien nom de Ming Men, quitte à bousculer les idées reçues et rediscuter le bien-fondé de la démocratie, à sacrifier ce qu’il a de plus cher. Neill : Marxiste ? Mégalo ? Ou tout simplement inconscient ?
Portraits hors du commun, paysages sublimes, parfums entêtants, surprennent le lecteur au détour de chaque page.
Oeuvre littéraire accomplie mais aussi roman provocateur et dérangeant qui nous bouscule dans nos certitudes et met à jour les rouages du système que nous avons créé,"Les microbes de Dieu" pointe la transgression des valeurs sur lesquelles nous avons construit notre monde.
Cette œuvre est l’aboutissement d’un travail titanesque d’une infinie richesse culturelle où se côtoient beauté et justesse d’analyse, lucidité et utopie.
« Les microbes de Dieu » est un livre intelligent, rebelle, décapant, doté d’une rare qualité d’écriture qui rend aux mots leur force et leur beauté, une plongée dans les profondeurs de l’âme humaine, un appel à la défense du monde, un hommage à la féminité et à l’amour de soi et des autres ; un grand livre, un grand écrivain … un roman-vie qui mérite que vous lui consacriez quelques heures de lecture heureuse.
MARIE BRETIGNY (2011)
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Le classement Romans CULTURE CHRONIQUE
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Une bouffée d'air frais, un parfum léger d'adolescente qui nous enivre dès les premières lignes, le charme de la chrysalide à l'aube de sa mutation, le style rejoint le propos, il est fluide, aérien, il se fait souffle, respiration du héros qui contemple la métamorphose : "Son visage de jeune fille, un visage tout petit, lisse et pâlot, s'élargissait et se granulait en se couvrant de boutons. Ses cheveux bientôt frisottèrent et s'épaissirent [...] Elle ne m'avait jamais autant ému."
Un jeune homme pauvre devient le professeur privé d'une jeune fille riche, elle a quinze ans et "elle jouit du présent" en toute innocence. Mais qui peut être certain de l'innocence des jeunes filles ?
Avec elle, il découvre l'inimaginable légèreté de l'existence.
Tout est facile pour les riches, il veut être autant aimé d'elle que de ceux qui l'entourent, le père si connu, industriel richissime, la mère si futile, la grand-mère Moune, si fragile : "A l'amour naissant que j'éprouvais pour Lise venait se mêler un autre désir insensé, analogue, qui par bien des aspects ressemblait à un aberrant caprice, celui de ne plus jamais me séparer de ces gens-là."
Même le chat Pacha n'est pas ordinaire, il est "so chic", il s'assoit sur le canapé, la tête sur le dossier du fauteuil, semblant attendre son verre de cognac...
Tout est harmonieux, pas de réflexion déplacée, comme lui en fait sa mère, l'écriture caresse les personnages à fleur de peau.
Ce sont des week-ends de rêve au Bignon-Mirabeau, les vacances à Croix de vie, les voyages en Italie ou au Tauana hotel.
Le jeune professeur oublie alors, sa phobie de la mort, qui lui fait souhaiter d'être éternel, sa peur panique de l'avion, lui, le petit pauvre qui n'a eu droit qu'à un pauvre baptême de l'air, il plonge dans l'insouciance comme dans leurs piscines: "En observant Lise sous cette lumière nouvelle, son couteau à la main, je me demandais finalement si ce n'était pas ça que j'aimais chez elle, si ce n'était pas cela que j'étais venu chercher en elle, l'insane possibilité de recommencer mon enfance, ou ma vie, loin du chaos."
Il admire sans retenue la cruauté de Lise éviscérant, avec jubilation des sardines, tranchant la tête d'un serpent, il adore la futilité de ces nantis qui s'amusent d'un rien, comme voler la barque des voisins...
Le temps passe, serein, tout au long du roman, on retrouve la métaphore du sable qui s'écoule entre les mains, inexorable sablier de la vie...
La seconde partie du roman, beaucoup plus sombre, s'ouvre alors.
Vient le temps de la première dispute, quand Lise veut connaître ses parents, impossible confrontation de deux mondes antinomiques, symbolisée par la découverte de cafards, morts ou agonisants, dans le garage, du chat dont Lise prétend qu'il a l'oeil crevé, c'est déjà, un peu la fin du rêve:" J'eus le sentiment que quelque chose avait pu déteindre sur Lise, comme si cette maison hantée de cafards agonisants dès son entrée ne pouvait qu'être néfaste aux êtres purs."
Mais c'est surtout l'arrivée de Camille qui va précipiter la fin du rêve, le héros " se perd" entre les deux adolescentes, il ne sait plus qui il aime, le lecteur lui-même a du mal à savoir de qui il parle : "J'aimais la regarder, j'aimais la grâce avec laquelle elle portait son verre à sa bouche, j'aimais ses yeux verts et sombres, ses lèvres sèches, épaisses et tremblotantes, sa façon de faire l'idiote en toutes circonstances, son corps irrégulier et mince, ses seins opulents, ses jambes trop longues, ses genoux concaves. J'aimais sa voix."
C'est la fin de l'enfance pour Lise qui pleure et, pour lui qui se tait devant les larmes, le songe brisé...
Nous ne prenons conscience de nos sentiments que lorsqu'il est trop tard: "Oui, oui, tu l'aimes puisqu'elle ne t'aime plus", désormais sa vie ne sera plus "qu'enlisement."
Victor Almendros signe un premier roman subtil, où derrière la légèreté se cache une réflexion puissante sur le sens de l'existence.
SYLVIE LAMBERT (2012)
- Le classement Romans CULTURE CHRONIQUE



