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L'ETE GREC d'Antoine SILBER

LES CHRONIQUES GRECQUES D'ANTOINE SILBER : AGHIA TEOPHANOU, MA MAISON (2)

« La Grèce n’a que faire des archéologues, elle a besoin d’arboriculteurs. »

  Henry Miller (Le colosse de Maroussi)

Ici on croit aux miracles. Moi aussi j’y crois. Avoir cette chance, avoir réussi à acheter une maison dans cette île de Patmos, cette île magique, c’est bien un miracle. Non ?

Ma maison est située sur la route qui borde la mer entre Skala et Grikos, à 900 mètres de Skala, juste au-dessus d’une petite chapelle toute blanche qui s’appelle Aghia Teophanou.

De l’autre côté de la route part un petit raidillon qui s’enfonce dans les Eucalyptus. Vous le montez, vous arrivez à un escalier, vous le prenez. Si vous n’êtes pas encore au bord de l’apoplexie, parce qu’il fait quand même très chaud et que ça grimpe pas mal, vous voyez alors sur la gauche la maison d’Ephtimios, notre voisin le pope. Vous grimpez jusqu’à sa porte. Vous allez peut-être le croiser, Eftimios, il dort au monastère mais il revient là, chez lui, tous les après-midi. Il a 87 ans, une grande barbe blanche, et ressemble à Saint-Jean. Il va vous faire un grand sourire, vous allez lui répondre par un autre sourire, puis vous contournerez sa maison, vous prendrez le chemin à gauche. C’est là, à cent cinquante mètres.

Notre maison est toute petite, c’est un « spitaki », comme on dit ici ; littéralement : « petite maison ». C’est un parallélépipède rectangle blanc, extrêmement simple, qui fait en tout trente-cinq mètres carrés.

Ce spitaki, on l'appelait dans le temps "la villa del amore". La maison était abandonnée, beaucoup de jeunes de l'île venaient y jouer, y manger des figues, et ont connu là leurs premiers émois amoureux. C’est Loukia, l’une des sept sœurs d’Eftimios, notre voisin le Pope, qui nous a raconté ça. Elle gloussait en nous le disant, elle se cachait la figure dans les mains pour qu’on ne voie pas son trouble.

A vol d’oiseau, la grotte de l’Apocalypse, là où Saint-Jean a vécu, est à deux cent mètres. Et le monastère que viennent visiter chaque jour des centaines de pélerins est encore deux ou trois cents mètres au-dessus. Ma maison est très ancienne. D’après Eftimios, elle aurait 400 ans, mais je pense qu’elle est encore beaucoup plus ancienne, qu’elle a 1000 ou 1500 ans, qu’elle est aussi ancienne que le monastère, et peut-être même contemporaine de Saint-Jean.

Ici on est dans un endroit spécial, étrange, fascinant. C'est la mer, plus bas, à cent mètres, et de l'autre côté, c’est la montagne. Devant, il y a des mouettes, des petits bateaux de pêche qui font « teuf…teuf » et des gros paquebots de croisière qui font « Bouh… Bouh… Bouh…. ». Derrière, d’énormes rochers surplombent la maison. Viennent y nicher de drôles d’oiseaux : gros corbeaux noirs comme dans Hitchcock, busards, faucons maltais et autres aigles venus du désert libyen. Il y a un torrent, à sec l’été. Il y a des arbres, beaucoup d’arbres.

Notre maison est petite mais il y a un grand terrain, ridiculement grand même.

Quand on me demande où il s’arrête, je montre le ciel, je dis : « Regardez ». Je fais un grand geste du bras. « Ca va jusqu’en haut, vous voyez le mur de pierre là-haut, oui en haut, eh bien ça va jusque-là. On a toute la montagne ! »

« Non ? »

« Si ! »

En fait, notre terrain va jusqu’au chemin Aporthiano, le plus vieux chemin de pélerins de l’île. En haut, il y a un à-plat avec une vue sublime vers le Nord, vers Ikaria et Samos, les îles voisines et au-delà vers la Turquie. L’Asie. L’Asie mineure.

Il n’y a plus guère de pélerins sur ce chemin. Ils montent maintenant au Monastère par la route, en car climatisé, mais on y croise des chèvres.

Les chèvres, parlons-en ! Tout le monde adore les chèvres. Et moi aussi je les aimais, évidemment. Mais tout a changé depuis que je vis ici.

Henry Miller, qui décidément a tout compris à la Grèce, les détestait. Maintenant, je suis désolé, mais moi aussi je les déteste.

Les chèvres sont une calamité pour les cultures. Une engeance. Miller dit qu’elles sont responsables du malheur grec. Il a raison. Elles ont toujours faim, elles se baladent partout et elles bouffent tout… Elles ont bouffé cet hiver les feuilles de nos trois malheureux orangers, de notre citronnier, des quelques oliviers qu’on avait plantés l’an dernier aussi. Cela, je ne le leur pardonnerai jamais. Et ce matin encore…

J’étais debout à 6 heures. Je m’étais réveillé tôt à cause d’un petit bateau de pêche qui revenait au port, très lentement, très longuement. J’écoutais son « teuf teuf », ça n’arrêtait plus.

J’en ai profité pour aller arroser nos bougainvillées avant que l’eau soit trop chaude dans les tuyaux et le soleil trop brûlant. J’étais là, tout nu avec mon arrosoir, quand elles sont arrivées.

Il faut savoir que les chèvres rotent et pètent, comme vous et moi, mais beaucoup moins discrètement que vous et moi… C’est un énorme pet qui m’a fait me retourner. Il y en avait une, là, à vingt mètres de moi, au-dessus, à droite. Elle me regardait, tranquille. Je n’ai même pas eu le temps de lui dire quoi que ce soit que j’ai aperçu, horrifié, les autres derrière, tout un troupeau, cent bêtes au moins, dévalant ma montagne, foulant allègrement mes terrasses fraîchement plantées.

J’ai arrêté tout ce que je faisais.

Je me suis mis à courir comme un fou. Je gueulais « foutez le camp, oh oh katzikatzi ! » 

J’escaladais les rochers. Je me disais, je vais me ramasser dans le torrent, me rompre le dos, mettre le pied sur un serpent, il va falloir appeler Europe Assistance…

Il y avait un agneau, aussi, tout petit, l’air un peu beta comme tous les agneaux. Il faisait « beeee » « beeee».

« Fous le camp toi aussi ! » je lui criais. Peut-être avait-il perdu sa mère ? Et alors, moi aussi j’ai perdu ma mère !

En haut, le berger - je crois qu’il s’appelle Manolis- remontait vers le chemin, s’éloignait le plus vite possible, comme s’il avait peur de moi, l’étranger, l’intrus

« Efkaristo poli », « Efkaristo poli », merci, merci beaucoup.

Il était gentil en plus, tellement humble ! J’avais un peu honte, ça fait trente ou quarante ans qu’il fait passer ses chèvres par là, et moi j’arrive avec mon arrogance de Français, je lui dis d’aller faire brouter ses bêtes ailleurs, plus loin. Pas dans ma propriété !

Mais en même temps, que faire ? Clôturer le terrain sur des centaines de mètres ? Construire un mur ? Non, je n’ai envie de rien de tout ça ! Je vais aller le voir, oui, ce Manolis, et on va parler. Voilà ce que je vais faire. Dans quelle langue, je ne sais pas, mais je vais lui parler et on arrivera à se comprendre.

Vous me direz, pourquoi avoir acheté une maison ici, dans ce pays dont vous ne parlez pas la langue ? Pourquoi dans cette île lointaine si peu pratique d’accès et si pleine de chèvres affamées quand on peut avoir le soleil des Alpilles, de la Drôme, d’Avignon à deux heures de Paris par le TGV ?

Eh bien peut-être pour ça : pour cette aventure. Pour ne pas avoir l’impression d’habiter dans une jolie banlieue ensoleillée.

Patmos, c’est le voyage, et le voyage c’est parfois difficile. Mais Patmos c’est aussi la plus belle île du monde.

C’est un rêve d’île, comme ma maison est un rêve de maison. Sans Laurence, sans son amour, sa détermination, jamais je ne serais allé au bout de ce rêve.

Quand Kostas, l’agent immobilier qui nous y a amenés la première fois en juillet 2008, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, pas de cuisine, ni de salle de bains. On ne savait même pas s’il y avait un puits sur ce terrain qui était superbe mais qui était plein d’herbes folles d’un mètre de haut et qui n’avait pas été cultivé depuis, écoutez bien, depuis 1939 .

Les murs faisaient quatre-vingt centimètres d’épaisseur, ils tenaient debout mais tout le reste était à refaire. Le toit était à refaire. La porte, les fenêtres étaient à refaire. Kostas nous disait :

« Vous voyez, on peut y habiter tout de suite ».

Tu parles ! Il fallait obtenir un droit de passage sur le chemin par lequel on y accédait. De l’herbe poussait partout dans la maison, sur la terre battue qui faisait office de plancher. Personne n’en aurait voulu de cette maison, d’ailleurs personne n’en voulait.

Sauf nous.

Elle a dit :

« J’adore ici ».

Elle avait du soleil plein les yeux, l’air tellement heureux.

Je la regardais, elle était belle.

« Moi aussi j’adore », j’ai dit.

On venait de quitter « ELLE » ensemble, on avait travaillé dix ans tous les deux dans ce magazine. On est partis avec des indemnités conséquentes, libres, amoureux. Cette maison, je le sentais, c’était notre maison. C’était notre projet, c’était notre avenir, c’était notre amour. On ne pouvait pas passer à côté.

En Octobre, on est revenus à Patmos. On est allés chez le notaire et on a signé.

Il ne faut pas croire qu’il soit si difficile d’acheter une maison en Grèce ! Il y a quelques années encore, impossible d’acheter en propre, il fallait un prête-nom, et tout prenait des années. Mais L’Europe a changé tout ça. Devenir propriétaire ici, au milieu de la mer Egée, n’est maintenant pas plus difficile qu’acheter à côté de Montélimar. Et même si la suite, si ce qui s’est passé depuis, a été assez épique, ça n’a pas été plus long ou plus compliqué que cela l’aurait été en France. 

Bon, je ne vous raconte pas nos bagarres avec notre génial architecte Theodoros Magniotis, qui n’est pas seulement architecte mais metteur en scène de théâtre et qui parle admirablement le français, lui.

Je ne vous dis pas non plus comment nous avons réussi à avoir l’électricité après nous être branchés sur la ligne de notre voisin Eftimios.

Comment nous avons fait connaissance avec l’administration grecque, combien de papiers administratifs il a fallu, ni le nombre de tampons qu’il a fallu sur ces papiers.

Il était impossible de faire venir une bétonneuse ou du sable par camion. On a dû mobiliser des ânes, tous les ânes de l’île, pour apporter les matériaux. A raison de cent euros par jour. Et par âne. Plus 50 euros à chaque fois pour le garçon qui s’occupait de l’âne… Impossible d’avoir des devis, en plus, il vaut mieux ne pas compter tout ce qu’on a dépensé d’imprévu.

Et puis il y a eu les problèmes d’eau.

Notre puits est relié à une source, c’est un bon puits mais nous consommons beaucoup trop d’eau. Et puis, l’eau qui en sort est souvent boueuse.

L’eau, c’est un problème récurrent à Patmos. Cette année encore, nous risquons d’en manquer. Début juin, un soir, l’eau n’arrivait plus. La pompe tournait sans discontinuer mais plus rien ne sortait des robinets, sinon un mince filet de boue. Je me suis résolu a monter au puits, voir ce qui se passait. J’ai tiré le tuyau qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre. Je tirais, je tirais, j’avais de la boue plein ma chemise. C’était lourd, plus je tirais, plus c’était lourd. Je me disais : « Ce n’est pas possible, une chèvre a du venir s’enterrer là, s’enferrer tête la première dans mon puits, s’y empaler ». Je tirais et enfin c’est venu. Au bout du tuyau, un énorme jerrican noir en plastique marqué SHELL, plein de boue, percé de trous.

C’était le filtre qu’avait mis là le plombier.

Je ne savais plus quoi faire. J’ai décidé d’attendre le lendemain pour aviser.

Ce soir-là, c’était la pleine lune. La nuit, il y a eu un orage. Il est tombé de l’eau, beaucoup d’eau, un déluge. Ici on est dans la Bible : il ne pleut pas souvent mais quand il pleut, il pleut.

Le lendemain j’avais de nouveau de l’eau claire dans le puits.

Les travaux ont duré deux ans .On est entré dans la maison l’été dernier, le 18 juin.

On a repeint le plafond en blanc, les huisseries, la porte, les fenêtres en bleu. On a passé de la chaux partout à l’extérieur sur nos vieux murs. On a mis du blanc partout. Beaucoup de blanc et un peu de bleu. On n’arrêtait pas de s’extasier sur cette merveille qu’était devenue cette petite maison.

On était tellement bien, Laurence et moi dans notre « spitaki », dans notre « villa del Amore » comme dit Loukia, la sœur d’Eftimios qui nous encourageait, qui nous disait :

« Tout ce que vous faites est bien, continuez ! »

Elle était contente, comme tous nos voisins, que cette maison revive.

Eftimios était content, lui aussi. C’est un homme merveilleux Eftimios. Il se met en colère parfois contre les ouvriers, et aussi contre moi. Il est assez réactif, mais à part ça, c’est un saint homme.

On a tout de suite planté des jasmins, des bougainvillées et des lauriers autour de la maison, beaucoup de lauriers parce que ce sont les seules plantes que les chèvres n’aiment pas.

Je voulais de la vigne aussi, je me voyais bien reconquérir ces vieilles terrasses de pierre seiche, y mettre des rangées de ceps comme il y en avait ici au dix neuvième siècle pour produire du muscat, comme à Samos, ou un autre vin, n’importe quel bon vin, pour faire renaître le vin de Patmos et l’exporter dans le monde entier.

Je me voyais déjà vigneron, sarclant ma terre entre deux pages d’écriture de mon bouquin, cultivant mon jardin, au sens propre… Et puis non, on y a renoncé. On a décidé que c’était trop de travail, qu’on ne s’inventait pas viticulteur comme ça, qu’en revanche on pouvait tout à fait redonner vie à nos magnifiques figuiers et à tous nos amandiers.

J’ai commencé à scier, à couper des branches, à abattre des arbres, des arbres morts. J’ai acheté une tronçonneuse, ça fait six mois déjà mais j’hésite encore à m’en servir. Mon frère Guillaume qui me connaît bien et depuis longtemps m’a dit :

« Ne fais pas ça malheureux, tu vas te couper un bras. »

Depuis j’ai peur.

Et puis je plante. Je suis devenu une sorte de planteur fou.

Je plante des oliviers que m’a fournis Kostas, l’homme qui nous a vendu la maison et qui est devenu un ami. J’en ai déjà planté vingt-cinq depuis mai. Des cyprès, aussi. Parce que les cyprès, Laurence et moi, on adore.

Rolant, un ami peintre, un hollandais qui vient deux fois par an dix jours à Patmos, rituellement en mai et en Octobre, m’assure qu’on ne plante de cyprès à Patmos que pour indiquer le chemin des cimetières, qu’ ils sentent la mort. Je crois qu’il se trompe. Mais même ! 

Est-ce que je n’aimerais pas que cette île soit mon tombeau ? Enfin, je veux dire, dans très très longtemps….

Est-ce que je n’aimerais pas me faire enterrer là sur mon terrain avec Laurence, comme mon grand-père s’est fait enterrer avec ma grand-mère à la Ferranne, sa propriété près de Toulon ?

J’y réfléchis. J’ai le temps en tous cas.

Des cyprès, je viens d’en planter dix et je ne compte pas m’arrêter là.

Laurence et moi, on est allés les chercher à la pépinière de Samos, on les a rapportés dans la cale du « Kalymnos ». C’est un petit ferry assez vieillot qui relie Patmos à Samos et qu’on adore parce qu’il passe devant chez nous, tous les matins à 10 heures et demi et qu’il repasse tous les soirs à 6 heures, ponctuellement, qu’ainsi on peut vérifier l’heure.

Jurgos, le pépiniériste, devait nous livrer nos cyprès une demi-heure avant le départ sur le quai devant le bateau qui retournait à Patmos. On était là à l’attendre. Il arrive, son camion dépasse tous les autres camions. Il se gare, il nous voit et son visage tout d’un coup se décompose.

Il dit à Laurence :

« There is a problem… ».

Il avait oublié les arbres qu’il était justement venu nous livrer ! Nos dix cyprès ! Il apportait des arbres au bateau sauf qu’il ne les apportait pas !

En Grèce, rien n’est grave. Il a passé un coup de téléphone à Stamatia, sa sœur. Un quart d’heure après, elle arrivait avec nos cyprès qu’elle nous a aidés à monter dans le bateau.  

ANTOINE SILBER© (2011)

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Texte tiré des « Chroniques Grecques© » avec l’autorisation de l’auteur

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PEINTURE

Stéphane Lambert a publié récemment un petit essai passionnant intitulé “Mark Rothko : Rêver de ne pas être” (Arléa-Poche), ouvrage d’une centaine de pages qui éclaire l’œuvre de Marcus Rothkowitz, émigré letton qui deviendra Mark Rothko par la grâce de sa naturalisation américaine.  Peintre atypique qui s’orienta progressivement vers l’abstraction, Rothko est surtout connu pour ses fameux aplats de couleurs ; cette couleur qu’il travaillera  avec passion jusqu’à sa mort le 25 juillet 1970.

Archibald Ploom :  Stéphane Lambert, ces dernières années la question de l’art est devenue prédominante dans votre œuvre.  Est-ce une passion ancienne ou un intérêt qui s’est développé progressivement ? Quelles ont été les étapes de cette prise de conscience ?

Stéphane  Lambert : J’ai l’impression que l’art a toujours exercé sur moi un attrait particulier. Comme une parole non dite qui m’était adressée, les œuvres d’art semblaient capables à la fois de m’émouvoir et de rendre compte de cette émotion. La référence à l’art est donc présente dès mon premier livre, et ensuite, je crois bien, dans tous ceux que j’ai écrits. Mais c’est vrai qu’il a fallu pas mal de temps pour que l’art devienne le sujet central d’un livre. Sans doute que je ne me sentais pas « autorisé » avant à l’aborder de manière frontale. Pourtant la rencontre avec l’œuvre de certains artistes a compté dans ma vie autant, sinon plus, que certaines autres expériences. Et au fond, si l’art occupe une telle place, joue un tel rôle dans un parcours, cela donne une « expertise » suffisante pour pouvoir en parler. C’est donc sous cet angle, à partir de ce lien personnel et intime que j’entretiens avec l’art, que je me suis mis à écrire sur des artistes. Le premier fut Monet, et je dois dire que le livre s’est imposé à moi comme une évidence lorsque je me suis retrouvé devant un panneau des Nymphéas à la fondation Beyeler.

Archibald Ploom :  Comment Rothko est-il entré  dans votre vie au point d’avoir le désir d’en faire un livre ?

Stéphane  Lambert : C’est une très longue maturation. Un cousin peintre m’a prêté un petit catalogue d’exposition de Rothko lorsque je devais avoir 18-19 ans – je ne le lui ai d’ailleurs rendu que lorsque j’ai publié mon propre livre, à savoir 18 ans plus tard… J’ai été tout de suite fasciné par cette peinture, je devinais derrière le caractère informel des œuvres de Rothko une intense expérience intérieure, une violence aussi qui m’interpellait. Mais bien entendu, longtemps, pour moi, il a été impensable de mettre des mots là-dessus. Jusqu’à ce que je voie un très beau documentaire retraçant sa vie d’artiste, et qui revenait sur son enfance en Lettonie. Et là, de nouveau, l’idée du livre m’a frappé comme une évidence : sa peinture semblait avoir tellement gommé la trace de ses origines que forcément ce travail d’effacement était chargé de tensions que j’ai voulu appréhender, parce qu’évidemment elles me renvoyaient à mes propres tensions. C’était comme si tout à coup je comprenais clairement pourquoi sa peinture me touchait à ce point.

Archibald Ploom : Vous revenez sur l’origine lettone de Rothko.  Vous vous êtes d’ailleurs rendu à Dvinsk, aujourd’hui Daugavpils, une ville post-soviétique où l’on tente difficilement de tirer profit de la célébrité mondiale du peintre

Stéphane  Lambert : Depuis que j’y suis allé, le Centre Rothko, que j’évoque dans le livre, a ouvert ses portes, en grande partie grâce au soutien des enfants du peintre. Je ne sais pas si cela va rendre la ville moins sinistrée. C’est une ville un peu difficile d’accès, et il faut vraiment avoir une raison pour s’y rendre. En tout cas, lorsque j’y suis allé, je n’ai évidemment rien retrouvé de ce que je m’étais imaginé. La ville n’avait plus rien à voir avec celle qu’avait connue Rothko au début du 20e siècle à l’époque de l’Empire russe. Et quand bien même n’aurait-elle pas tant changé, on se leurre toujours en pensant qu’il suffit de se rendre là où a vécu un artiste pour y percevoir ce qu’il a perçu – et perdu dans le cas de Rothko.

Archibald Ploom :  Rothko doit finalement sa carrière américaine aux persécutions dont les juifs étaient victimes en Russie. Il restera toute sa vie un déraciné.

Stéphane  Lambert : Je ne dirais pas les choses de manière aussi nette, on ne sait jamais précisément ce qui joue dans l’accomplissement d’une vocation, et heureusement. Mais c’est sûr que cela a influencé directement l’homme et l’artiste qu’il est devenu. Rothko n’est pas quelqu’un qui s’est beaucoup répandu en confessions intimes, mais le souvenir de ces persécutions semblait bien ancré en lui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a voulu acquérir la nationalité américaine, pour être sûr de ne pas devoir retourner en Europe au moment de la politique anti-juive d’Hitler. Il est vrai que Rothko est resté un artiste déraciné, et cette dimension est doublement présente dans son travail : d’une part, parce que Rothko s’inscrit sciemment dans une tradition de peinture européenne, et d’autre part, parce que ce déracinement va donner une implication humaine et profonde à ses recherches esthétiques dans l’informel.

Archibald Ploom :  A certains moments de votre texte vous vous adressez directement à Rothko à la seconde personne du pluriel.  Il vous répond évidemment silencieusement. L’exploration du silence est l’une des vertus de la peinture de Rothko.

Stéphane  Lambert : Un silence habité. C’est sans doute ce qui me touche le plus dans l’art : cette communication, ou communion, qu’il rend possible entre des êtres vivant à des temps différents, autrement dit entre des vivants et des morts. Le silence est cet espace où l’on accepte d’appartenir, d’être relié à une dynamique dont nous ne sommes que les manifestations. C’est donc un moment à la fois d’élargissement et de suspension d’être. En acceptant le silence, on ne reste pas cloisonné dans les limites de son individualité et de sa conscience.

Archibald Ploom : On oublie souvent que Rothko a été d’abord un peintre figuratif.  Vous pointez l’importance de L’Atelier Rouge de Matisse dans l’orientation de Rothko vers la couleur.

Stéphane  Lambert : A partir du choc éprouvé face à cette œuvre de Matisse, Rothko comprend que ce qu’il cherche à exprimer ne peut s’atteindre qu’en débordant le cadre de la figuration. Les figures vont alors se morceler, se diluer, se fondre dans la couleur, jusqu’à ce que la couleur, l’effet de la couleur, devienne simultanément l’objet et le sujet des œuvres. Mais dans ce qu’on appelle l’abstraction, et celle de Rothko en particulier, il s’agit toujours de trouver une forme (même si elle est informelle), une apparence visuelle, à quelque chose qui n’est pas exprimable autrement.  

Archibald Ploom :  Vous abordez aussi l’influence des peintres italiens sur la réflexion picturale de Rothko.

Stéphane  Lambert : Il devait être terriblement sensible à la simplicité des motifs et le rôle fragile des couleurs de certaines fresques italiennes, comme celles de Fra Angelico au monastère San Marco à Florence. Par leur humilité, ces œuvres acquièrent une force invraisemblable. Il sentait là derrière une vie intense consacrée à la peinture et, à travers elle, à une autre quête. On ne peut pas dissocier chez des artistes comme Rothko la recherche formelle du questionnement spirituel.

Archibald Ploom : Rothko était intransigeant sur le sens profond de son travail, l’épisode des Seagram Murals le rappelle.

Stéphane  Lambert : Rothko avait une haute idée de l’art, pour lui c’était un moyen de traduire des choses essentielles, d’aller au-delà de la réflexion, de sonder le mystère de notre présence au monde. Pour que l’art puisse jouer un tel rôle, il faut bien sûr une implication totale du créateur mais aussi une attention extrême du regardant. Le lieu d’exposition et la « scénographie » des œuvres sont des éléments clés pour permettre un tel échange. Lorsqu’on lui a proposé de peindre la série dite des Seagrams, il a accepté car il rêvait de créer un cycle pour un lieu, mais il s’est rendu compte en cours de route que le restaurant Four Seasons n’était pas le monastère San Marco, que ses œuvres n’y seraient perçues par la clientèle chic que comme de simples objets de décoration. Il a donc renoncé à la commande, a gardé ses œuvres et a rendu l’argent.

Archibald Ploom :  Les Seagram Murals sont désormais dispersés aux quatre coins du monde : Angleterre, Etats-Unis, Japon… A l’image du travail de Rothko qui est désormais totalement mondialisé…

Stéphane  Lambert : Avec ce que ça recouvre aussi comme dangers ou malentendus : les écrans de couleur de Rothko sont tellement connus qu’ils sont devenus des images reproduites à l’envi, des emblèmes de l’art moderne vidés de leur intensité. C’est la raison pour laquelle il faut aller voir les Rothko en vrai, et de près. Pour s’immerger dans leur matière. Revenir à leurs origines.

Archibald Ploom :  Vous avez traversé le monde pour écrire ce livre et vous le refermez sur la chapelle qui porte son nom à Houston.

Stéphane  Lambert : L’art est un voyage. Et j’aime l’idée qu’on doive voyager pour voir les œuvres. Si on aime certains artistes, il y a des lieux incontournables où l’on doit se rendre. C’est le cas de la chapelle Rothko. Ce lieu a été conçu dans l’esprit de son œuvre, afin que tous les éléments soient réunis pour donner à sa peinture sa pleine potentialité.

Archibald Ploom :  Le titre de votre ouvrage renvoie au positionnement existentiel de Rothko. On retrouve dans son travail une certaine idée des philosophes de l’école de Kyoto, la recherche d’une forme de néantisation de la conscience… Rothko en maitre zen ?…

Stéphane  Lambert : Malheureusement je crois qu’il faut faire une distinction entre sa peinture et l’homme. Ce qu’il a trouvé dans son art, je crains qu’il ne l’ait pas trouvé dans sa vie. Malgré ce qu’il a réussi à atteindre formellement, il est resté quelqu’un d’intranquille et d’inquiet jusqu’au bout. Il ne s’est pas libéré de ses propres tensions. Son œuvre est restée pour lui un idéal, un rêve inexaucé d’apaisement, de libération de ce qui tyrannise à l’intérieur.

Archibald Ploom :  Dans la dernière partie de votre livre, vous citez Maître Eckhart en résonnance avec l’œuvre de Rothko. Quel rapport faites-vous entre ce mystique rhénan du XIVe siècle et le peintre américain ? 

Stéphane  Lambert : Il y a déjà cette idée de l’instant qui inclut tous les instants, passés, présents et à venir, et qui est pour moi l’instant de communion avec l’art. C’est une autre temporalité, à l’intérieur du mouvement du temps, un temps immobile, auquel l’art donne accès. Il y a cette autre idée de l’ineffable : Dieu est néant, c’est-à-dire qu’il n’est pas tout ce qu’on peut concevoir. Peu importe ce qu’on met derrière ce mot de Dieu, il me semble que l’art de Rothko est l’expression même de cet ineffable. Enfin, je suis profondément touché par la quête de ces deux hommes, qui acceptent d’en passer par l’épreuve de la solitude parce qu’ils veulent atteindre quelque chose qui concerne tous les hommes.

Archibald Ploom :  Au terme de cette quête à travers l’œuvre de Rothko, qu’avez-vous appris que vous ne saviez pas ?

Stéphane  Lambert : Je vais vous dire une banalité : plus j’avance, et plus je perds toute certitude, toute référence, plus le doute occupe de place. Et sur ce chemin incertain, l’art est une manière de partage de ce qui fait notre extrême vulnérabilité. Il nous donne le courage, et peut-être même le goût, de continuer d’avancer.

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LES CARNETS DE LECTURE DE MARCELLINE ROUX

 J’ai régulièrement besoin de m’enfoncer dans le Montana, sans prendre l’avion, sans même bouger de ma chambre : suivre page à page Rick Bass pour une retraite littéraire et sauvage.  Lors du dernier festival nantais Atlantide, organisé par l’éclectique et talentueux écrivain Alberto Manguel, j’ai parcouru les sélections de livres qu’il proposait. Les livres abordaient d’une façon ou d’une autre l’idée de nature, thématique du colloque. Je me promenais donc à travers les travées de cette forêt librairie, laissant flotter mon regard, quand j’aperçus les petits livres de chez Gallmeister. C’est incroyable comme on trouve toujours ce qu’on croit ne pas chercher. Rick Bass m’attendait : un texte de lui m’avait donc échappé... Je n’ai pas hésité une seconde : je m’étais pourtant promis de ne plus acheter de livres, de les emprunter en bibliothèque, tant ma petite maison croule sous leur accumulation, mais  je ne pouvais repartir sans les Derniers Grizzlys, ma pépite d’évasion assurée. L’agréable quand on lit un auteur depuis longtemps, c’est que dès les premiers mots, on a le sentiment d’être en connivence, de retrouver d’anciens repères. Il fallait cette confiance-là pour oser me lancer à la recherche des derniers grizzlys, je ne me voyais pas partir pour cette longue quête avec un inconnu. Il fallait une écriture à la hauteur de l’attente, car chercher les grizzlys n’est pas ce que l’on croit : pas de récits haletants, rien d’héroïque à suivre des gaillards transformés en Sherlock Holmes des sentes à l’affût de la moindre empreinte de griffes, de bouts de poil enroulés dans des crottes, marchant des heures durant, mangeant de la nourriture étrange, sirotant quelques bières et surtout analysant les crottes recueillies comme autant de trophées de chasse dans des sacs plastiques prévus à cet effet. Il est vrai cependant que l’auteur accompagne le légendaire Doug Peacock, celui du gang de la clé à Molette*. Ce taiseux, haut en couleurs, dégage une forte impression comme ces maîtres d’autrefois qui enseignaient non par les mots mais par leur façon d’être au monde. Quelque chose de magique advient quand il apparaît comme s’il était possible d’être accordé au monde. Si cette bande de lascars parvenait à prouver que les grizzlys ne sont pas morts, un pouvoir supplémentaire serait alors offert à notre réalité d’homme, du moins le croient les indiens. Au fil des pages, le lecteur en est lui aussi de plus en plus persuadé et la tension monte. La qualité d’écrivain de  Rick Bass découle de sa manière de d’exposer, d’expliquer, sans donner de leçons, sans chercher à convaincre. Il tient son lecteur par la main, lui fait chausser mentalement des chaussures de randonnée et l’embarque pour expérimenter des nuits à la pleine lune, sans romantisme aucun, sous la rudesse d’une pluie, dans la boue qui casse les essieux des voitures. On finit vraiment par croire que si les grizzlys ont survécu, notre monde n’est peut-être pas perdu, si des espaces sauvages existent encore, notre âme n’est pas complètement corrompue, un surcroît de sens attendrait même les générations qui nous suivent. Avec Rick Bass, les sommets, les montagnes, les ruisseaux, les bois ne sont jamais cartes postales, comme les hommes qui habitent en contrebas, complexes, parfois bêtes et brutaux. Les scènes de la vie du bout du monde ne sont pas rassurantes. Je ne ferai pas ces kilomètres pour aller boire une bière dans ces bars isolés et pourtant, Rick Bass ne condamne pas : il décrit le pire et le meilleur. Même son mentor Doug n’est pas à l’abri d’emportements malgré toute sa finesse d’homme sachant traquer l’ours. L’auteur dépose un espoir en écrivant ce livre : il se pourrait qu’il ne soit pas trop tard, même si le temps presse. Il se pourrait qu’il y ait de jeunes chercheurs, initiés par Doug, qui veuillent consacrer leur vie pour que demeurent sur la planète des espaces pour les mythiques grizzlys et que pas si loin l’homme puisse vivre, vivre mieux, sachant des terres inaccessibles, sauvages  et donc essentielles. Je conseille à tous ceux qui désespèrent des parkings géants, des périphéries de ville avec zones commerciales qui s’étendent en cubes immondes sur les terrains cultivables, à tous ceux qui s’angoissent de voir la sauvage Loire encombrée par les bombes à retardement que sont nos centrales nucléaires, de suivre les pas de Rick Bass... Loin d’être un sectaire, il sait retendre les fils entre notre civilisation telle qu’elle devient et ce sauvage perdu depuis si longtemps et qui pourtant nous sauve encore, presque malgré nous.

Les Derniers Grizzlys / Rick Bass/ Gallmeister poche. 

Le Gang de la clef à molette / Edward Abbey / Gallmeister   

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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