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HISTOIRE

LE RETOUR DU GENERAL DE GAULLE de Georges AYACHE

 Georges Ayache, ancien diplomate et universitaire, s’attaque avec son ouvrage “Le retour du Général de Gaulle” à la période politique la plus difficile que traversa De Gaulle.  Le héros de l’appel du 18 juin 1940 vécut de 1946 à 1958 ce qu’on a coutume d’appeler une traversée du désert.  L’historien évite les clichés et les images d’Epinal pour  nous offrir un portrait à l’encre noire d’un homme au caractère bien trempé calculateur et pessimiste qui ne reculait pas devant le cynisme  et la manipulation.

  Le récit est passionné. Il commence par la crise de 1958 qui va permettre au général  de revenir au pouvoir. On comprend dès les premières lignes que Georges Ayache va nous permettre de suivre De Gaulle à travers les scènes clés qui vont rythmées cette longue période.  Ce parti pris rend la lecture de l’ouvrage très vivante.  La brutalité politique, les petits arrangements, le jeux d’alliance, les cartes qui sortent de la manche, les trahisons.  Ayache prend visiblement plaisir à livrer au lecteur les petits détails des échanges que le général pouvait avoir à l’époque avec son entourage. 

   Comment cette personnalité complexe a-telle pu supporter pendant douze années le rejet d’une France à qui il avait évité le déshonneur d’une occupation américaine ? Comment-a-t-il pu penser qu’il y avait la moindre chance de revenir alors que la plupart des acteurs politiques de l’époque le traitaient comme un pestiféré ?  A travers de petites notations,  des échanges pris sur le vif,  nous cheminons avec De Gaulle . Cette déclaration de Pinay par exemple qui ne croit pas vraiment au retour de général et qui lui dit : “Dés que votre silhouette apparaîtra se dresseront contre vous, les syndicats, les partis politiques. Il y aura aussi tous ceux qui, comme moi, ne vous pardonnent pas vos prises de position contre les institutions internationales.” Ou cet échange  sulfureux avec François Mitterand :

-      Vous êtes ici, mon Général, à la suite d’un concours de circonstances peu ordinaire. Mais vous pourriez tout aussi bien ne pas être là. Vous auriez pu ne pas naître ou encore mourir plus tôt.

-      Que voulez vous dire, Mitterrand ?

-      Nous sommes entrés depuis peu dans la vie insolite et périlleuse des pronunciamientos réservés jusqu’ici aux réubliques sud-américaines. Or, d’après vous, nous n’aurions pour faire face à ce genre de tragédies, qu’un seul recours : vous-même, mon Général. Mais vous êtes mortel…

-      Je vois où vous voulez en venir … Vous voulez ma mort… Vous êtes un homme politique, Mr Mitterand.  C’est bien, il en faut. Mais en certaines circonstances, les hommes politiques doivent savoir se hausser au niveau des hommes d’Etat. 

“Le retour du Général de Gaulle” est un ouvrage qui a le mérite de remettre en perspective la longue agonie d’une IV eme République très instable où le général parvint à ne pas sombrer complètement et où il imagina, lors de cette retraite contrainte, les contours du régime à venir. 

HUGUES DE SINGLY

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BIOGRAPHIE

 Quel beau livre que ce DIDEROT de Gerhardt Stenger, ouvrage inspiré et remarquablement documenté qui nous plonge en plein coeur du siècle des Lumières sur les traces de celui qui consacra sa vie à diriger l’Encyclopédie.

Gerhard Stenger est l’un des meilleurs spécialistes de Diderot, de Voltaire et d’Helvetius.  Reste que rédiger un ouvrage de près de 800 pages sur l’un des philosophes français les plus célébrés et sur lequel deux siècles d’étude laissent une documentation de plusieurs centaines de milliers de pages peut paraître une gageure.  A ce titre Stenger tire adroitement son épingle du jeu par sa maîtrise de la biographie de Diderot mais aussi parce qu’il est lui même un véritable auteur.  Notre biographe a du style, et avouons que la taille de l’oeuvre justifie qu’il en ait.

La dominante biographique ne concerne que la première partie de l’ouvrage. Il est vrai que les années de jeunesse du philosophe de Langres sont déjà bien connues et qu’il n’y a guère à ajouter dans ce domaine.  Son enfance Langroise suivie des années de bohème à Paris sont néamoins rapportées avec suffisamment de détails pour que le lecteur ait le sentiment d’en savoir un peu plus sur la question même s”il a déjà lu d’autres biographies de Diderot. 

Mais ce sont les trois parties suivantes qui offrent la lecture la plus fructueuse car depuis une cinquantaine d’années les travaux de recherche autour du philosophe de l’Encyclopédie ont mis à jour des textes qui étaient ignorés jusque là. Le dévoilement progressif de cette oeuvre gigantesque permet un approfondissement d’une multitude de thématiques concernant les domaines de la philosophie, de la science, de l’épistémologie, de la politique ou encore de la littérature que Stenger ne manque pas d’aborder.  

Diderot l’encyclopédiste est évidemment traité avec tout le sérieux qui sied à un historien des idées où l’on apprend que Diderot n’était qu’un second choix de l’éditeur qui avait d’abord  compté sur les services de l’abbé de Gua de Malves  pour mener cette affaire à son terme. Diderot n’était alors qu’assistant mais sa maîtrise des savoirs, son sens de l’organisation et son infatigable énergie vont en faire l’homme providentiel au moment de la défection de l’abbé que la postérité s’empressera  d’oublier laissant à Diderot le champ libre.

Les pages sur les relation de Diderot avec le baron d’Holbach ou avec Rousseau sont tout à fait savoureuses, pointant la complexité psychologique de ces grands esprits qui ne cessaient de se brouiller pour se raccommoder ensuite  avant de  se séparer de nouveau.  Diderot vivra et profitera d’ailleurs beaucoup de la générosité de son ami d’Holbac qui lui ouvre sa propriété de Granval, lui permettant de travailler dans un cadre favorable  à l’étude et à la rédaction de ses articles. 

Stenger revient aussi sur la question du déterminisme qui anima la réflexion de Diderot et l’opposa à Laplace qui affirmait : “Nous devons donc envisager l’état présent  de l’univers comme l’effet de son état antérieur et la cause  de celui qui va suivre.” De son côté, Diderot serait plutôt nécessitariste.  Il s’insurge contre la prétention universaliste de la science. Pour lui, dans l’ordre  général  ou le Tout,  les lois scientifiques perdent leur caractère déterministe, car elles sont composées avec l’aléatoire et le hasard.  L’ordre du monde est issu d’un désordre initial, il n’est que momentané. Pour Diderot la nature “est encore à l’ouvrage”, elle marche toujours en tâtonnant. Reflexion tout à fait passionnante sur laquelle Stenger revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage.

Comme le souligne Stenger dans la dernière partie de l’ouvrage, le philosophe ne danse pas la “pantomine des gueux”, il ne s’asservit pas, il n’a rien et ne sollicite rien. Son bonheur est incompatible avec l’esclavage comme il l’écrit dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron : “Pour être heureux, il faut être libre : le bonheur n’est pas fait pour celui qui a d’autres maîtres que son devoir. (…) C’est avec les chaînes du devoir qu’on brise toutes les autres. (…) L’homme heureux du stoïcien est celui qui ne connaît d’autre bien que la vertu, d’autre mal que le vice ; qui n’est abattu ni enorgueilli par les évènements ;  qui dédaigne tout ce qu’il n’est ni le maître de se procurer, ni le maître de garder, et pour qui le mépris des voluptés est la volupté même.”  Il ajoute : “ On est philosophe ou stoïcien dans toute la rigueur du terme lorsqu’on sait dire comme le jeune Spartiate : je ne serai point esclave.” Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Diderot blâme la discretion que Sénèque recommande au sage.  L’Encyclopédiste considère que le philosophe ne peut l’emporter sur le despote que s’il préfère la mort à toute solution de compromis.  “A l’instar du stoïcien, il ne tient pas à la vie, il fait confiance au jugement  de la postérité qui l’honorera  après sa mort et flétrira la mémoire de ses ennemis.” 

Diderot entretiendra une relation forte et profonde avec Catherine II de Russie qui sera pour lui un soutien amical et financier. Pourtant “Diderot déplaît à l’élite intellectuelle pétersbourgeoise ainsi qu’aux courtisans à cause de son irreligion et de son débraillé réel ou supposé ;  le philosophe français “fait peuple”. (…)  Mais entre le philosophe et l’impératrice, la séduction a été réciproque dès les premières entrevues. Pendant plus de quatre mois, ils se rencontrent régulièrement plusieurs fois par semaine pour des entretiens de deux ou trois heures en tête-à-tête.” Diderot prend d’ailleurs très au sérieux son rôle de conseiller du Prince, finalement l’un des idéaux des philosophes des Lumières.  Il insiste sur la nécessité d’établir en Russie des institutions  représentatives qui mettent fin au despotisme  traditionnel russe, “il préconise l’égalité civile et l’abaissement des privilèges nobiliaires.”

Après son passage en Russie, Diderot a sans doute fini par se rendre compte que le reste de l’Europe ne ressemblait pas à la France.  Catherine II pour sa part expliquera que c’est pour le bien général que s’exerce le pouvoir absolu , seul au monde capable d’assurer le bonheur. Les leçons de Diderot auront eu finalement une influence limitée.

Notons les très belles pages que Stenger consacre “Au neveu de Rameau” oeuvre inclassable mais majeure de la bibliographie du philosophe.  Pour le Neveu “chacun prend son plaisir où il le trouve. Il n’existe donc pas de philosophie universelle, qui allierait à coup sûr la jouissance du bonheur à la pratique de la vertu. Il n’y a que des individus et des fantaisies…”  Scepticisme du philosophe  devant une définition universelle du bonheur.  Le bonheur est une notion totalement subjective.  

Ce Diderot est une grande biographie qu’il convient de lire avec délice. On en sort ébloui par ce grand esprit, sans doute l’une des personnalités les plus importantes du siècle des Lumières mais aussi un français qui est passé dans le domaine de  l’universel.  Joyeux anniversaire Denis !

BERTRAND JULLIEN 

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L'ETE GREC DE d'Antoine SILBER

« La lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. »

Henry Miller Le colosse de Maroussi 

Avec Theodoris, on ne se dit pas « Bonjour », on se dit « Endaxi ! » C’est un mot utile, ça, en Grèce: « Endaxi ! ». Souvent je ne lui dis même pas « Endaxi ! », je lui lance un «…Daxi » ou même un « …xi », histoire qu’on croit que je parle grec.

Quand il est dans son champ à s’occuper de ses tomates et que j’arrive sur mon scooter, je donne deux petits coups de klaxon, il se retourne, il me crie « Daxi Andoine ! ». Si je le croise un peu plus loin, dans le chemin qui mène à Psiliamos, s’il est sur son âne et moi à pied . « Daxi Andoine ! » « Daxi Theodoris ! »

« Endaxi ! », ça veut dire : « OK » ou « D’accord ». En 1983, il y a vingt-huit ans, la première fois que je suis passé devant son champ,Theodoris s’est avancé vers moi et m’a offert des tomates, une pleine brassée. Ca a changé ma vie. Cet accueil, cette générosité, je ne connaissais pas. Alors voilà, depuis on est d’accord, toujours d’accord. Ca fait vingt-huit ans que je vais chaque été à Patmos, ça fait vingt-huit ans qu’on est d’accord.  

Psiliamos, c’est ma plage. J’y vais tous les jours. A pied, sous le soleil.

J’arrive à Diakofti à scooter - j’ai un Kimco blanc, il faut me voir sur mon Kimco blanc ! - Diakofti, arrêt obligatoire : c’est un des plus beaux endroits du monde, on se croirait dans « Les Enfants du Pirée ». Ici, pas besoin d’antivol pour le scooter, je laisse mes clefs dessus, comme tout le monde fait. Il y a une taverne, deux petites barques devant, des tables sur les cailloux, de mauvaises chaises bleues. Je bois une orange pressée, une vraie, une orange qui a un goût d’orange, vraiment pressée dans la minute. Je me dis que Melina Mercouri va peut-être arriver. Mais comme elle n’arrive pas, je pars dans la montagne. Parfois vers deux heures de l’après-midi, il fait 36, 38 degrés, mais si vous croyez que ça m’arrête…

Il faut compter une demi-heure de marche, vingt minutes si on va très vite, une bonne heure s’il fait vraiment chaud. Il faut avoir de bonnes chaussures, le chemin est pierreux. Attention : bien refermer la barrière derrière, pour les chèvres ! Marcher, moi j’ai toujours fait ça. J’ai écrit des guides de randonnée pour la revue « GEO ». J’ai raconté mes voyages en Chine dans des journaux de tourisme. C’est mon sport à moi, le meilleur qu’on ait trouvé pour les vieux !

J’arrive, je suis épuisé. Comme un vieux.

Je me pose à la taverne, je m’assois, je regarde autour de moi. Rien ne change jamais ici : les mêmes canisses au-dessus de la terrasse, les mêmes tables, le même menu, les mêmes bouteilles de Retzina. Les mêmes gens, aussi. Un peu décalés, l’air bien. Les choses sont tellement immuables qu’un changement de la toile cirée sur les tables peut alimenter la conversation pendant un mois.

En mai, Sozoula et Dyonisia, les deux filles de la taverne, les deux filles de Theodoris ont tout repeint en bleu mais c’est tout, et ce n’est pas un vrai changement ça. Et puis si, un peu plus loin, autre chose : un tamaris a disparu cet hiver sous les coups furieux des bourrasques de février !

« Psiliamos », ça veut dire « plage de sable ». Ici c’est du vrai sable, du sable blond, blanc, du sable qui coule entre les

doigts … La plupart des gens disent « Psili ». Moi je dis « Psi ». Aller à Psi, une vraie cure : c’est l’endroit le plus sauvage de l’île, un endroit unique, mystérieux. Un endroit où le temps n’existe pas.

Je ne me baigne pas tout de suite, il faut qu’il fasse exceptionnellement chaud. A Psiliamos, l’eau est fraîche, plus fraîche qu’ailleurs. Mais est-ce que je viens ici pour me baigner ?

Pourquoi est-ce que je viens d’ailleurs ? Pour marcher ? M’extasier à chaque pas, à chaque virage devant la beauté de Patmos ? Pour dire bonjour à Theodoris ? Pour voir les sourires des filles de la Taverne ? Pour me sentir moins seul ?

Patmos est une île presque déserte, mais c’est l’endroit au monde où je me sens le plus entouré. Les gens, oui… Il n’y a que des habitués, des amoureux de la plage. Quand on a découvert Psiliamos, on y revient toujours. Le nombre d’amis que j’ai rencontrés ici et avec qui maintenant je suis lié à vie !

Cette année, je suis arrivé à Patmos début mai et je n’en partirai que fin juillet. J’ai de la chance, je sais.

Je suis tout de suite allé à Psiliamos. J’ai mis une tente sur la plage à un endroit que j’aime, au milieu, sous le plus beau tamaris. Une Quechua achetée chez Décathlon, apportée de Paris. Verte, de la couleur de l’arbre.

Dedans, je vous détaille : il y a des sacs de couchage, un hamac, deux ou trois paréos, des bouteilles d’eau, un vieux Paris-Match avec Carla Bruni en couverture, un numéro d’« Historia » sur la Grèce antique. Et puis quelques livres.

Je lis beaucoup à Psiliamos, je peux lire cinq cent pages en quelques jours, c’est même le seul endroit où je lise, je veux dire vraiment. Ailleurs, souvent je fais semblant. En ce moment je lis « Le colosse de Maroussi », je me tords de rire devant ma tente : Miller est drôle à chaque ligne ; il grossit le trait, il est d’une mauvaise foi abyssale, il ment comme il respire.

Il exagère tout le temps, mais qui a dit que la littérature c’est l’exagération ?

Cette tente, c’est moins pour dormir que pour garder ma place, mon arbre. Pour m’exprimer, affirmer ma présence. Parfois je me dis que mettre une tente juste pour ça, c’est nul. Mais enfin voilà, maintenant elle y est, elle y reste.

Et puis quand même, la nuit, il arrive qu’on y dorme avec Laurence. Je crois même qu’elle est tombée amoureuse de moi ici, sur cette plage... Encore qu’on ne dorme pas DANS la tente mais A CÔTE, à la belle étoile comme on dit…

On regarde le soleil se coucher. On va à la taverne, on se met à la place qu’on aime pour cette heure-là, au bout de la terrasse, la tête à l’ombre, les jambes au soleil qui lentement décline, on commande à Sozoula une bouteille de retzina, de la feta, quelques olives. La retzina : toujours préférer la plus ordinaire ! « La retzina ne fait pas de mal », dit Henri Miller, « au contraire, c’est un vin qui a toutes les vertus », surtout celle de faire dormir…

On dort bien à Psiliamos. Et si on ne dort pas, on rêve.

On est ébloui par ce ciel noir plein d’étoiles, la montagne en face avec ses formes étranges, la lune qui monte derrière les rochers. Ici, la pleine lune est plus grosse qu'ailleurs, et les étoiles filantes tombent dans la mer.

Le matin, on est réveillés dès sept heures par les chèvres qui viennent vous lécher les doigts de pieds et le soleil qui vous

brûle. Nu comme au premier jour, on va se jeter dans l’eau glacée. Qui n’a jamais pris un bain à Psiliamos au réveil, ne connaît pas la vie !

Bon, je ne dis pas qu’on dort sur la plage tous les soirs, mais au moins trois ou quatre nuits dans l’été.

Mon fils Victor y a passé trois semaines jadis. Moi, une année, j’y suis resté neuf nuits de suite avec ma fille Sarah. On était à Patmos depuis trop longtemps, je n’avais plus de quoi payer l’hôtel. Le neuvième matin, les vagues sont montées si haut qu’elles ont tout emporté, les sacs de couchage, les sacs à dos, les livres. Tout. C’était le signe qu’il fallait dégager !

Question nudité, moi je fais partie des indécis.

J’aime me baigner nu, sentir l’eau glacée sur mon corps, sentir les algues ou autre chose me glisser entre les cuisses, me rouler nu dans le sable, rester allongé. Mais je ne suis pas le genre à parader, debout, à marcher de long en large, à arpenter le rivage, comme certains du bout de la plage. Non, moi, je ne gambade pas, je ne sautille pas les choses à l’air.

J’ai remarqué que les jeunes ne se mettaient plus nus, c’est fini ça. Seuls les vieux babas comme nous, question de génération… N’empêche, on voit des seins ici, on voit des cuisses, on voit des culs, on voit des bites . On voit des ventres, on voit des couples. La Grèce est un pays qui vous réconcilie avec le couple.

Quand on dort sur la plage, il y a des rites à respecter. Aider le matin les filles de la taverne à débarquer les packs d’eau minérale du petit bateau qui amène les touristes trop paresseux pour marcher. Aider les filles à éplucher les pommes de terre pour les frites du déjeuner. Pas de surgelés ici, pas d’électricité non plus, juste un groupe électrogène qu’on ne fait marcher que deux, trois heures par jour.

A Psiliamos, on mange les meilleures frites du monde, et un poulet rôti, un « cotopoulo » bien ferme mais bien tendre, une bête comme on n’a plus idée en France.

A onze heures, on va remplir quatre ou cinq bouteilles de plastique qu’on va aller mettre à chauffer sur les rochers pour la douche du soir. Parce qu’il faut se laver. Dormir dehors ne veut pas dire être sale. Même si au bout de deux ou trois jours de ce régime, si on ne se prend pas tout à fait pour Saint-Jean, l’homme qui avait des visions, on est quand même devenu une sorte de Robinson. On ne marche plus, on plane.

C’est dans cette île que Saint-Jean a écrit l’Apocalypse. Du coup Patmos est connue dans le monde entier parce que l’île est citée dans la Bible. Lisez l’Apocalypse, c’est étonnant. On se dit que Saint-Jean devait être bien défoncé pour écrire un truc pareil.

Attention, ne jamais aller nu à la taverne ! … même torse nu, même en haut de maillot c’est mal vu. Mais pour le reste on peut bien faire ce qu’on veut sur cette plage. A Psiliamos, la pruderie se marie très bien avec une extrême tolérance. Tout est question d’ordre et d’équilibre, sur lesquels veillent si intelligemment Theodoris et sa famille, cette famille qui est un peu devenue ma famille maintenant.

Psiliamos appartient au Monastère qui en a cédé la concession ainsi que celle de toute la montagne à Theodoris. Dans les années 70, il a planté les tamaris, qui sont devenus ces arbres majestueux qui aujourd’hui rendent cette plage si agréable en lui apportant de l’ombre. Theodoris, sa femme Urania, leurs filles Dyonisia et Sozoula, leurs maris et leurs enfants vivent là tout l’été. Il y a quinze ans, Sozoula a épousé le fils d’un maçon, un garçon qui s’appellait Jurgos. On ne l’appelle plus aujourd’hui que « Pater Jurgos ». Parce qu’il y a quelques années, il est devenu pope. Il faut voir Pater Jurgos courant le soir dans la montagne dans sa grande robe noire, venir rejoindre sa femme et puis repartir dans la nuit vers le Monastère, ou vers son église, pour aller sonner les matines !

Psiliamos a beaucoup de fans mais aussi ses détracteurs.

Ceux-là disent qu’on se sent enfermé sur cette plage, que ça fait flipper. Le coté solennel de cette île, peut-être, qui ici est particulièrement prégnant.

C’est un endroit merveilleux mais c’est vrai, ce n’est pas un endroit facile. Quand le vent y souffle, la mer devient vite folle, le sable vole, vous fouette, vous martèle le visage. Personne ne mérite une telle punition ! Pourtant, moi j’y reste, je résiste, mon côté maso peut-être. J’aime me retrouver seul, j’ai l’impression d’être un héros. On est quelques-uns comme ça.

Je finis quand même par céder, c’est trop violent. Je reprends le chemin, le chemin de la montagne, légèrement ivre, poussé par ce vent terrible. Je ne marche pas, je cours. J’arrive à Diakofti, je remonte sur mon scooter. En roulant, je me demande ce que je vais écrire dans cette chronique, je me dis que je dois parler de ce qui se passe en ce moment en Europe alors que je suis à des années-lumière de tout ça.

Je me dis que ce n’est pas l’Europe qui peut sauver la Grèce, mais la Grèce qui va sauver l’Europe. La Grèce : le seul pays où l’on roule sans casque, où on laisse ses clefs de contact sur son scooter, ou on se regarde droit dans les yeux, où on se dit bonjour quand on se croise. La Grèce, le dernier pays d’Europe où l’on vive comme des êtres humains.

Je me dis ça.

J’arrive au village. Soudain, plus de vent. C’est miraculeux.

Je suis fourbu, défoncé par trop de soleil, quasi halluciné. Je longe les murs de vieilles pierres des petites maisons blanches et basses. Des odeurs d’eucalyptus, de jasmin m’envahissent, je redécouvre tout, c’est beau, j’ai envie de pleurer.

J’arrive sur la place, je serre des mains, je tire une chaise. Je regarde autour de moi. Je fais ces gestes-là depuis 28 ans, cela pourrait durer comme ça 2000 ans, 4000 ans.

De loin, j’entends l’écho de la tragédie qui se joue à Athènes, ces jeunes qui vivent avec 300 euros par mois, cette souffrance et puis le combat désespéré du premier ministre Papandreou pour remettre à flot les finances grecques.  

Et puis j’entends un autre écho, celui qui vient de France ou d’Allemagne et qui répète : « Mais à quoi ça sert de payer ? Combien de temps va-t-il falloir payer ? Faut-il laisser l’Europe se déliter à cause de la Grèce ? » Et j’ai envie de dire à ceux qui tiennent ce discours, aux Français si moroses, aux Allemands si tristes, j’ai envie de leur dire : « Mais oui, dépensons, prêtons à la Grèce mais prêtons vraiment, arrêtons de l’étrangler. Investissons dans la Grèce ! Si ce n’est pas nous qui le faisons, d’autres le feront. Les Chinois, par exemple… Oui, délestons-nous de ces milliards, nous n’en serons que meilleurs et ce n’est pas cher payé pour tant de beauté, tant de plaisir, tant de générosité. Tant de bonheur. »

J’ai envie de leur dire ça, oui …

Que nous avons besoin de la Grèce, comme l’ombre a besoin de la lumière. Parce que la Grèce ce n’est pas un pays, c’est la mer. La Grèce, ce n’est pas un pays, c’est le soleil, c’est la lumière.

Et ça n’a pas de prix la lumière !

ANTOINE SILBER© est écrivain et auteur de "Les Cyprès de Patmos" 

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Texte tiré des « Chroniques Grecques© » avec l’autorisation de l’auteur

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