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L'ETE GREC d'Antoine SILBER

PSILIAMOS, MA PLAGE (1)

« La lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. »

Henry Miller Le colosse de Maroussi 

Avec Theodoris, on ne se dit pas « Bonjour », on se dit « Endaxi ! » C’est un mot utile, ça, en Grèce: « Endaxi ! ». Souvent je ne lui dis même pas « Endaxi ! », je lui lance un «…Daxi » ou même un « …xi », histoire qu’on croit que je parle grec.

Quand il est dans son champ à s’occuper de ses tomates et que j’arrive sur mon scooter, je donne deux petits coups de klaxon, il se retourne, il me crie « Daxi Andoine ! ». Si je le croise un peu plus loin, dans le chemin qui mène à Psiliamos, s’il est sur son âne et moi à pied . « Daxi Andoine ! » « Daxi Theodoris ! »

« Endaxi ! », ça veut dire : « OK » ou « D’accord ». En 1983, il y a vingt-huit ans, la première fois que je suis passé devant son champ,Theodoris s’est avancé vers moi et m’a offert des tomates, une pleine brassée. Ca a changé ma vie. Cet accueil, cette générosité, je ne connaissais pas. Alors voilà, depuis on est d’accord, toujours d’accord. Ca fait vingt-huit ans que je vais chaque été à Patmos, ça fait vingt-huit ans qu’on est d’accord.  

Psiliamos, c’est ma plage. J’y vais tous les jours. A pied, sous le soleil.

J’arrive à Diakofti à scooter - j’ai un Kimco blanc, il faut me voir sur mon Kimco blanc ! - Diakofti, arrêt obligatoire : c’est un des plus beaux endroits du monde, on se croirait dans « Les Enfants du Pirée ». Ici, pas besoin d’antivol pour le scooter, je laisse mes clefs dessus, comme tout le monde fait. Il y a une taverne, deux petites barques devant, des tables sur les cailloux, de mauvaises chaises bleues. Je bois une orange pressée, une vraie, une orange qui a un goût d’orange, vraiment pressée dans la minute. Je me dis que Melina Mercouri va peut-être arriver. Mais comme elle n’arrive pas, je pars dans la montagne. Parfois vers deux heures de l’après-midi, il fait 36, 38 degrés, mais si vous croyez que ça m’arrête…

Il faut compter une demi-heure de marche, vingt minutes si on va très vite, une bonne heure s’il fait vraiment chaud. Il faut avoir de bonnes chaussures, le chemin est pierreux. Attention : bien refermer la barrière derrière, pour les chèvres ! Marcher, moi j’ai toujours fait ça. J’ai écrit des guides de randonnée pour la revue « GEO ». J’ai raconté mes voyages en Chine dans des journaux de tourisme. C’est mon sport à moi, le meilleur qu’on ait trouvé pour les vieux !

J’arrive, je suis épuisé. Comme un vieux.

Je me pose à la taverne, je m’assois, je regarde autour de moi. Rien ne change jamais ici : les mêmes canisses au-dessus de la terrasse, les mêmes tables, le même menu, les mêmes bouteilles de Retzina. Les mêmes gens, aussi. Un peu décalés, l’air bien. Les choses sont tellement immuables qu’un changement de la toile cirée sur les tables peut alimenter la conversation pendant un mois.

En mai, Sozoula et Dyonisia, les deux filles de la taverne, les deux filles de Theodoris ont tout repeint en bleu mais c’est tout, et ce n’est pas un vrai changement ça. Et puis si, un peu plus loin, autre chose : un tamaris a disparu cet hiver sous les coups furieux des bourrasques de février !

« Psiliamos », ça veut dire « plage de sable ». Ici c’est du vrai sable, du sable blond, blanc, du sable qui coule entre les

doigts … La plupart des gens disent « Psili ». Moi je dis « Psi ». Aller à Psi, une vraie cure : c’est l’endroit le plus sauvage de l’île, un endroit unique, mystérieux. Un endroit où le temps n’existe pas.

Je ne me baigne pas tout de suite, il faut qu’il fasse exceptionnellement chaud. A Psiliamos, l’eau est fraîche, plus fraîche qu’ailleurs. Mais est-ce que je viens ici pour me baigner ?

Pourquoi est-ce que je viens d’ailleurs ? Pour marcher ? M’extasier à chaque pas, à chaque virage devant la beauté de Patmos ? Pour dire bonjour à Theodoris ? Pour voir les sourires des filles de la Taverne ? Pour me sentir moins seul ?

Patmos est une île presque déserte, mais c’est l’endroit au monde où je me sens le plus entouré. Les gens, oui… Il n’y a que des habitués, des amoureux de la plage. Quand on a découvert Psiliamos, on y revient toujours. Le nombre d’amis que j’ai rencontrés ici et avec qui maintenant je suis lié à vie !

Cette année, je suis arrivé à Patmos début mai et je n’en partirai que fin juillet. J’ai de la chance, je sais.

Je suis tout de suite allé à Psiliamos. J’ai mis une tente sur la plage à un endroit que j’aime, au milieu, sous le plus beau tamaris. Une Quechua achetée chez Décathlon, apportée de Paris. Verte, de la couleur de l’arbre.

Dedans, je vous détaille : il y a des sacs de couchage, un hamac, deux ou trois paréos, des bouteilles d’eau, un vieux Paris-Match avec Carla Bruni en couverture, un numéro d’« Historia » sur la Grèce antique. Et puis quelques livres.

Je lis beaucoup à Psiliamos, je peux lire cinq cent pages en quelques jours, c’est même le seul endroit où je lise, je veux dire vraiment. Ailleurs, souvent je fais semblant. En ce moment je lis « Le colosse de Maroussi », je me tords de rire devant ma tente : Miller est drôle à chaque ligne ; il grossit le trait, il est d’une mauvaise foi abyssale, il ment comme il respire.

Il exagère tout le temps, mais qui a dit que la littérature c’est l’exagération ?

Cette tente, c’est moins pour dormir que pour garder ma place, mon arbre. Pour m’exprimer, affirmer ma présence. Parfois je me dis que mettre une tente juste pour ça, c’est nul. Mais enfin voilà, maintenant elle y est, elle y reste.

Et puis quand même, la nuit, il arrive qu’on y dorme avec Laurence. Je crois même qu’elle est tombée amoureuse de moi ici, sur cette plage... Encore qu’on ne dorme pas DANS la tente mais A CÔTE, à la belle étoile comme on dit…

On regarde le soleil se coucher. On va à la taverne, on se met à la place qu’on aime pour cette heure-là, au bout de la terrasse, la tête à l’ombre, les jambes au soleil qui lentement décline, on commande à Sozoula une bouteille de retzina, de la feta, quelques olives. La retzina : toujours préférer la plus ordinaire ! « La retzina ne fait pas de mal », dit Henri Miller, « au contraire, c’est un vin qui a toutes les vertus », surtout celle de faire dormir…

On dort bien à Psiliamos. Et si on ne dort pas, on rêve.

On est ébloui par ce ciel noir plein d’étoiles, la montagne en face avec ses formes étranges, la lune qui monte derrière les rochers. Ici, la pleine lune est plus grosse qu'ailleurs, et les étoiles filantes tombent dans la mer.

Le matin, on est réveillés dès sept heures par les chèvres qui viennent vous lécher les doigts de pieds et le soleil qui vous

brûle. Nu comme au premier jour, on va se jeter dans l’eau glacée. Qui n’a jamais pris un bain à Psiliamos au réveil, ne connaît pas la vie !

Bon, je ne dis pas qu’on dort sur la plage tous les soirs, mais au moins trois ou quatre nuits dans l’été.

Mon fils Victor y a passé trois semaines jadis. Moi, une année, j’y suis resté neuf nuits de suite avec ma fille Sarah. On était à Patmos depuis trop longtemps, je n’avais plus de quoi payer l’hôtel. Le neuvième matin, les vagues sont montées si haut qu’elles ont tout emporté, les sacs de couchage, les sacs à dos, les livres. Tout. C’était le signe qu’il fallait dégager !

Question nudité, moi je fais partie des indécis.

J’aime me baigner nu, sentir l’eau glacée sur mon corps, sentir les algues ou autre chose me glisser entre les cuisses, me rouler nu dans le sable, rester allongé. Mais je ne suis pas le genre à parader, debout, à marcher de long en large, à arpenter le rivage, comme certains du bout de la plage. Non, moi, je ne gambade pas, je ne sautille pas les choses à l’air.

J’ai remarqué que les jeunes ne se mettaient plus nus, c’est fini ça. Seuls les vieux babas comme nous, question de génération… N’empêche, on voit des seins ici, on voit des cuisses, on voit des culs, on voit des bites . On voit des ventres, on voit des couples. La Grèce est un pays qui vous réconcilie avec le couple.

Quand on dort sur la plage, il y a des rites à respecter. Aider le matin les filles de la taverne à débarquer les packs d’eau minérale du petit bateau qui amène les touristes trop paresseux pour marcher. Aider les filles à éplucher les pommes de terre pour les frites du déjeuner. Pas de surgelés ici, pas d’électricité non plus, juste un groupe électrogène qu’on ne fait marcher que deux, trois heures par jour.

A Psiliamos, on mange les meilleures frites du monde, et un poulet rôti, un « cotopoulo » bien ferme mais bien tendre, une bête comme on n’a plus idée en France.

A onze heures, on va remplir quatre ou cinq bouteilles de plastique qu’on va aller mettre à chauffer sur les rochers pour la douche du soir. Parce qu’il faut se laver. Dormir dehors ne veut pas dire être sale. Même si au bout de deux ou trois jours de ce régime, si on ne se prend pas tout à fait pour Saint-Jean, l’homme qui avait des visions, on est quand même devenu une sorte de Robinson. On ne marche plus, on plane.

C’est dans cette île que Saint-Jean a écrit l’Apocalypse. Du coup Patmos est connue dans le monde entier parce que l’île est citée dans la Bible. Lisez l’Apocalypse, c’est étonnant. On se dit que Saint-Jean devait être bien défoncé pour écrire un truc pareil.

Attention, ne jamais aller nu à la taverne ! … même torse nu, même en haut de maillot c’est mal vu. Mais pour le reste on peut bien faire ce qu’on veut sur cette plage. A Psiliamos, la pruderie se marie très bien avec une extrême tolérance. Tout est question d’ordre et d’équilibre, sur lesquels veillent si intelligemment Theodoris et sa famille, cette famille qui est un peu devenue ma famille maintenant.

Psiliamos appartient au Monastère qui en a cédé la concession ainsi que celle de toute la montagne à Theodoris. Dans les années 70, il a planté les tamaris, qui sont devenus ces arbres majestueux qui aujourd’hui rendent cette plage si agréable en lui apportant de l’ombre. Theodoris, sa femme Urania, leurs filles Dyonisia et Sozoula, leurs maris et leurs enfants vivent là tout l’été. Il y a quinze ans, Sozoula a épousé le fils d’un maçon, un garçon qui s’appellait Jurgos. On ne l’appelle plus aujourd’hui que « Pater Jurgos ». Parce qu’il y a quelques années, il est devenu pope. Il faut voir Pater Jurgos courant le soir dans la montagne dans sa grande robe noire, venir rejoindre sa femme et puis repartir dans la nuit vers le Monastère, ou vers son église, pour aller sonner les matines !

Psiliamos a beaucoup de fans mais aussi ses détracteurs.

Ceux-là disent qu’on se sent enfermé sur cette plage, que ça fait flipper. Le coté solennel de cette île, peut-être, qui ici est particulièrement prégnant.

C’est un endroit merveilleux mais c’est vrai, ce n’est pas un endroit facile. Quand le vent y souffle, la mer devient vite folle, le sable vole, vous fouette, vous martèle le visage. Personne ne mérite une telle punition ! Pourtant, moi j’y reste, je résiste, mon côté maso peut-être. J’aime me retrouver seul, j’ai l’impression d’être un héros. On est quelques-uns comme ça.

Je finis quand même par céder, c’est trop violent. Je reprends le chemin, le chemin de la montagne, légèrement ivre, poussé par ce vent terrible. Je ne marche pas, je cours. J’arrive à Diakofti, je remonte sur mon scooter. En roulant, je me demande ce que je vais écrire dans cette chronique, je me dis que je dois parler de ce qui se passe en ce moment en Europe alors que je suis à des années-lumière de tout ça.

Je me dis que ce n’est pas l’Europe qui peut sauver la Grèce, mais la Grèce qui va sauver l’Europe. La Grèce : le seul pays où l’on roule sans casque, où on laisse ses clefs de contact sur son scooter, ou on se regarde droit dans les yeux, où on se dit bonjour quand on se croise. La Grèce, le dernier pays d’Europe où l’on vive comme des êtres humains.

Je me dis ça.

J’arrive au village. Soudain, plus de vent. C’est miraculeux.

Je suis fourbu, défoncé par trop de soleil, quasi halluciné. Je longe les murs de vieilles pierres des petites maisons blanches et basses. Des odeurs d’eucalyptus, de jasmin m’envahissent, je redécouvre tout, c’est beau, j’ai envie de pleurer.

J’arrive sur la place, je serre des mains, je tire une chaise. Je regarde autour de moi. Je fais ces gestes-là depuis 28 ans, cela pourrait durer comme ça 2000 ans, 4000 ans.

De loin, j’entends l’écho de la tragédie qui se joue à Athènes, ces jeunes qui vivent avec 300 euros par mois, cette souffrance et puis le combat désespéré du premier ministre Papandreou pour remettre à flot les finances grecques.  

Et puis j’entends un autre écho, celui qui vient de France ou d’Allemagne et qui répète : « Mais à quoi ça sert de payer ? Combien de temps va-t-il falloir payer ? Faut-il laisser l’Europe se déliter à cause de la Grèce ? » Et j’ai envie de dire à ceux qui tiennent ce discours, aux Français si moroses, aux Allemands si tristes, j’ai envie de leur dire : « Mais oui, dépensons, prêtons à la Grèce mais prêtons vraiment, arrêtons de l’étrangler. Investissons dans la Grèce ! Si ce n’est pas nous qui le faisons, d’autres le feront. Les Chinois, par exemple… Oui, délestons-nous de ces milliards, nous n’en serons que meilleurs et ce n’est pas cher payé pour tant de beauté, tant de plaisir, tant de générosité. Tant de bonheur. »

J’ai envie de leur dire ça, oui …

Que nous avons besoin de la Grèce, comme l’ombre a besoin de la lumière. Parce que la Grèce ce n’est pas un pays, c’est la mer. La Grèce, ce n’est pas un pays, c’est le soleil, c’est la lumière.

Et ça n’a pas de prix la lumière !

ANTOINE SILBER© (2011)

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Texte tiré des « Chroniques Grecques© » avec l’autorisation de l’auteur

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PEINTURE

Stéphane Lambert a publié récemment un petit essai passionnant intitulé “Mark Rothko : Rêver de ne pas être” (Arléa-Poche), ouvrage d’une centaine de pages qui éclaire l’œuvre de Marcus Rothkowitz, émigré letton qui deviendra Mark Rothko par la grâce de sa naturalisation américaine.  Peintre atypique qui s’orienta progressivement vers l’abstraction, Rothko est surtout connu pour ses fameux aplats de couleurs ; cette couleur qu’il travaillera  avec passion jusqu’à sa mort le 25 juillet 1970.

Archibald Ploom :  Stéphane Lambert, ces dernières années la question de l’art est devenue prédominante dans votre œuvre.  Est-ce une passion ancienne ou un intérêt qui s’est développé progressivement ? Quelles ont été les étapes de cette prise de conscience ?

Stéphane  Lambert : J’ai l’impression que l’art a toujours exercé sur moi un attrait particulier. Comme une parole non dite qui m’était adressée, les œuvres d’art semblaient capables à la fois de m’émouvoir et de rendre compte de cette émotion. La référence à l’art est donc présente dès mon premier livre, et ensuite, je crois bien, dans tous ceux que j’ai écrits. Mais c’est vrai qu’il a fallu pas mal de temps pour que l’art devienne le sujet central d’un livre. Sans doute que je ne me sentais pas « autorisé » avant à l’aborder de manière frontale. Pourtant la rencontre avec l’œuvre de certains artistes a compté dans ma vie autant, sinon plus, que certaines autres expériences. Et au fond, si l’art occupe une telle place, joue un tel rôle dans un parcours, cela donne une « expertise » suffisante pour pouvoir en parler. C’est donc sous cet angle, à partir de ce lien personnel et intime que j’entretiens avec l’art, que je me suis mis à écrire sur des artistes. Le premier fut Monet, et je dois dire que le livre s’est imposé à moi comme une évidence lorsque je me suis retrouvé devant un panneau des Nymphéas à la fondation Beyeler.

Archibald Ploom :  Comment Rothko est-il entré  dans votre vie au point d’avoir le désir d’en faire un livre ?

Stéphane  Lambert : C’est une très longue maturation. Un cousin peintre m’a prêté un petit catalogue d’exposition de Rothko lorsque je devais avoir 18-19 ans – je ne le lui ai d’ailleurs rendu que lorsque j’ai publié mon propre livre, à savoir 18 ans plus tard… J’ai été tout de suite fasciné par cette peinture, je devinais derrière le caractère informel des œuvres de Rothko une intense expérience intérieure, une violence aussi qui m’interpellait. Mais bien entendu, longtemps, pour moi, il a été impensable de mettre des mots là-dessus. Jusqu’à ce que je voie un très beau documentaire retraçant sa vie d’artiste, et qui revenait sur son enfance en Lettonie. Et là, de nouveau, l’idée du livre m’a frappé comme une évidence : sa peinture semblait avoir tellement gommé la trace de ses origines que forcément ce travail d’effacement était chargé de tensions que j’ai voulu appréhender, parce qu’évidemment elles me renvoyaient à mes propres tensions. C’était comme si tout à coup je comprenais clairement pourquoi sa peinture me touchait à ce point.

Archibald Ploom : Vous revenez sur l’origine lettone de Rothko.  Vous vous êtes d’ailleurs rendu à Dvinsk, aujourd’hui Daugavpils, une ville post-soviétique où l’on tente difficilement de tirer profit de la célébrité mondiale du peintre

Stéphane  Lambert : Depuis que j’y suis allé, le Centre Rothko, que j’évoque dans le livre, a ouvert ses portes, en grande partie grâce au soutien des enfants du peintre. Je ne sais pas si cela va rendre la ville moins sinistrée. C’est une ville un peu difficile d’accès, et il faut vraiment avoir une raison pour s’y rendre. En tout cas, lorsque j’y suis allé, je n’ai évidemment rien retrouvé de ce que je m’étais imaginé. La ville n’avait plus rien à voir avec celle qu’avait connue Rothko au début du 20e siècle à l’époque de l’Empire russe. Et quand bien même n’aurait-elle pas tant changé, on se leurre toujours en pensant qu’il suffit de se rendre là où a vécu un artiste pour y percevoir ce qu’il a perçu – et perdu dans le cas de Rothko.

Archibald Ploom :  Rothko doit finalement sa carrière américaine aux persécutions dont les juifs étaient victimes en Russie. Il restera toute sa vie un déraciné.

Stéphane  Lambert : Je ne dirais pas les choses de manière aussi nette, on ne sait jamais précisément ce qui joue dans l’accomplissement d’une vocation, et heureusement. Mais c’est sûr que cela a influencé directement l’homme et l’artiste qu’il est devenu. Rothko n’est pas quelqu’un qui s’est beaucoup répandu en confessions intimes, mais le souvenir de ces persécutions semblait bien ancré en lui. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a voulu acquérir la nationalité américaine, pour être sûr de ne pas devoir retourner en Europe au moment de la politique anti-juive d’Hitler. Il est vrai que Rothko est resté un artiste déraciné, et cette dimension est doublement présente dans son travail : d’une part, parce que Rothko s’inscrit sciemment dans une tradition de peinture européenne, et d’autre part, parce que ce déracinement va donner une implication humaine et profonde à ses recherches esthétiques dans l’informel.

Archibald Ploom :  A certains moments de votre texte vous vous adressez directement à Rothko à la seconde personne du pluriel.  Il vous répond évidemment silencieusement. L’exploration du silence est l’une des vertus de la peinture de Rothko.

Stéphane  Lambert : Un silence habité. C’est sans doute ce qui me touche le plus dans l’art : cette communication, ou communion, qu’il rend possible entre des êtres vivant à des temps différents, autrement dit entre des vivants et des morts. Le silence est cet espace où l’on accepte d’appartenir, d’être relié à une dynamique dont nous ne sommes que les manifestations. C’est donc un moment à la fois d’élargissement et de suspension d’être. En acceptant le silence, on ne reste pas cloisonné dans les limites de son individualité et de sa conscience.

Archibald Ploom : On oublie souvent que Rothko a été d’abord un peintre figuratif.  Vous pointez l’importance de L’Atelier Rouge de Matisse dans l’orientation de Rothko vers la couleur.

Stéphane  Lambert : A partir du choc éprouvé face à cette œuvre de Matisse, Rothko comprend que ce qu’il cherche à exprimer ne peut s’atteindre qu’en débordant le cadre de la figuration. Les figures vont alors se morceler, se diluer, se fondre dans la couleur, jusqu’à ce que la couleur, l’effet de la couleur, devienne simultanément l’objet et le sujet des œuvres. Mais dans ce qu’on appelle l’abstraction, et celle de Rothko en particulier, il s’agit toujours de trouver une forme (même si elle est informelle), une apparence visuelle, à quelque chose qui n’est pas exprimable autrement.  

Archibald Ploom :  Vous abordez aussi l’influence des peintres italiens sur la réflexion picturale de Rothko.

Stéphane  Lambert : Il devait être terriblement sensible à la simplicité des motifs et le rôle fragile des couleurs de certaines fresques italiennes, comme celles de Fra Angelico au monastère San Marco à Florence. Par leur humilité, ces œuvres acquièrent une force invraisemblable. Il sentait là derrière une vie intense consacrée à la peinture et, à travers elle, à une autre quête. On ne peut pas dissocier chez des artistes comme Rothko la recherche formelle du questionnement spirituel.

Archibald Ploom : Rothko était intransigeant sur le sens profond de son travail, l’épisode des Seagram Murals le rappelle.

Stéphane  Lambert : Rothko avait une haute idée de l’art, pour lui c’était un moyen de traduire des choses essentielles, d’aller au-delà de la réflexion, de sonder le mystère de notre présence au monde. Pour que l’art puisse jouer un tel rôle, il faut bien sûr une implication totale du créateur mais aussi une attention extrême du regardant. Le lieu d’exposition et la « scénographie » des œuvres sont des éléments clés pour permettre un tel échange. Lorsqu’on lui a proposé de peindre la série dite des Seagrams, il a accepté car il rêvait de créer un cycle pour un lieu, mais il s’est rendu compte en cours de route que le restaurant Four Seasons n’était pas le monastère San Marco, que ses œuvres n’y seraient perçues par la clientèle chic que comme de simples objets de décoration. Il a donc renoncé à la commande, a gardé ses œuvres et a rendu l’argent.

Archibald Ploom :  Les Seagram Murals sont désormais dispersés aux quatre coins du monde : Angleterre, Etats-Unis, Japon… A l’image du travail de Rothko qui est désormais totalement mondialisé…

Stéphane  Lambert : Avec ce que ça recouvre aussi comme dangers ou malentendus : les écrans de couleur de Rothko sont tellement connus qu’ils sont devenus des images reproduites à l’envi, des emblèmes de l’art moderne vidés de leur intensité. C’est la raison pour laquelle il faut aller voir les Rothko en vrai, et de près. Pour s’immerger dans leur matière. Revenir à leurs origines.

Archibald Ploom :  Vous avez traversé le monde pour écrire ce livre et vous le refermez sur la chapelle qui porte son nom à Houston.

Stéphane  Lambert : L’art est un voyage. Et j’aime l’idée qu’on doive voyager pour voir les œuvres. Si on aime certains artistes, il y a des lieux incontournables où l’on doit se rendre. C’est le cas de la chapelle Rothko. Ce lieu a été conçu dans l’esprit de son œuvre, afin que tous les éléments soient réunis pour donner à sa peinture sa pleine potentialité.

Archibald Ploom :  Le titre de votre ouvrage renvoie au positionnement existentiel de Rothko. On retrouve dans son travail une certaine idée des philosophes de l’école de Kyoto, la recherche d’une forme de néantisation de la conscience… Rothko en maitre zen ?…

Stéphane  Lambert : Malheureusement je crois qu’il faut faire une distinction entre sa peinture et l’homme. Ce qu’il a trouvé dans son art, je crains qu’il ne l’ait pas trouvé dans sa vie. Malgré ce qu’il a réussi à atteindre formellement, il est resté quelqu’un d’intranquille et d’inquiet jusqu’au bout. Il ne s’est pas libéré de ses propres tensions. Son œuvre est restée pour lui un idéal, un rêve inexaucé d’apaisement, de libération de ce qui tyrannise à l’intérieur.

Archibald Ploom :  Dans la dernière partie de votre livre, vous citez Maître Eckhart en résonnance avec l’œuvre de Rothko. Quel rapport faites-vous entre ce mystique rhénan du XIVe siècle et le peintre américain ? 

Stéphane  Lambert : Il y a déjà cette idée de l’instant qui inclut tous les instants, passés, présents et à venir, et qui est pour moi l’instant de communion avec l’art. C’est une autre temporalité, à l’intérieur du mouvement du temps, un temps immobile, auquel l’art donne accès. Il y a cette autre idée de l’ineffable : Dieu est néant, c’est-à-dire qu’il n’est pas tout ce qu’on peut concevoir. Peu importe ce qu’on met derrière ce mot de Dieu, il me semble que l’art de Rothko est l’expression même de cet ineffable. Enfin, je suis profondément touché par la quête de ces deux hommes, qui acceptent d’en passer par l’épreuve de la solitude parce qu’ils veulent atteindre quelque chose qui concerne tous les hommes.

Archibald Ploom :  Au terme de cette quête à travers l’œuvre de Rothko, qu’avez-vous appris que vous ne saviez pas ?

Stéphane  Lambert : Je vais vous dire une banalité : plus j’avance, et plus je perds toute certitude, toute référence, plus le doute occupe de place. Et sur ce chemin incertain, l’art est une manière de partage de ce qui fait notre extrême vulnérabilité. Il nous donne le courage, et peut-être même le goût, de continuer d’avancer.

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LES CARNETS DE LECTURE DE MARCELLINE ROUX

 J’ai régulièrement besoin de m’enfoncer dans le Montana, sans prendre l’avion, sans même bouger de ma chambre : suivre page à page Rick Bass pour une retraite littéraire et sauvage.  Lors du dernier festival nantais Atlantide, organisé par l’éclectique et talentueux écrivain Alberto Manguel, j’ai parcouru les sélections de livres qu’il proposait. Les livres abordaient d’une façon ou d’une autre l’idée de nature, thématique du colloque. Je me promenais donc à travers les travées de cette forêt librairie, laissant flotter mon regard, quand j’aperçus les petits livres de chez Gallmeister. C’est incroyable comme on trouve toujours ce qu’on croit ne pas chercher. Rick Bass m’attendait : un texte de lui m’avait donc échappé... Je n’ai pas hésité une seconde : je m’étais pourtant promis de ne plus acheter de livres, de les emprunter en bibliothèque, tant ma petite maison croule sous leur accumulation, mais  je ne pouvais repartir sans les Derniers Grizzlys, ma pépite d’évasion assurée. L’agréable quand on lit un auteur depuis longtemps, c’est que dès les premiers mots, on a le sentiment d’être en connivence, de retrouver d’anciens repères. Il fallait cette confiance-là pour oser me lancer à la recherche des derniers grizzlys, je ne me voyais pas partir pour cette longue quête avec un inconnu. Il fallait une écriture à la hauteur de l’attente, car chercher les grizzlys n’est pas ce que l’on croit : pas de récits haletants, rien d’héroïque à suivre des gaillards transformés en Sherlock Holmes des sentes à l’affût de la moindre empreinte de griffes, de bouts de poil enroulés dans des crottes, marchant des heures durant, mangeant de la nourriture étrange, sirotant quelques bières et surtout analysant les crottes recueillies comme autant de trophées de chasse dans des sacs plastiques prévus à cet effet. Il est vrai cependant que l’auteur accompagne le légendaire Doug Peacock, celui du gang de la clé à Molette*. Ce taiseux, haut en couleurs, dégage une forte impression comme ces maîtres d’autrefois qui enseignaient non par les mots mais par leur façon d’être au monde. Quelque chose de magique advient quand il apparaît comme s’il était possible d’être accordé au monde. Si cette bande de lascars parvenait à prouver que les grizzlys ne sont pas morts, un pouvoir supplémentaire serait alors offert à notre réalité d’homme, du moins le croient les indiens. Au fil des pages, le lecteur en est lui aussi de plus en plus persuadé et la tension monte. La qualité d’écrivain de  Rick Bass découle de sa manière de d’exposer, d’expliquer, sans donner de leçons, sans chercher à convaincre. Il tient son lecteur par la main, lui fait chausser mentalement des chaussures de randonnée et l’embarque pour expérimenter des nuits à la pleine lune, sans romantisme aucun, sous la rudesse d’une pluie, dans la boue qui casse les essieux des voitures. On finit vraiment par croire que si les grizzlys ont survécu, notre monde n’est peut-être pas perdu, si des espaces sauvages existent encore, notre âme n’est pas complètement corrompue, un surcroît de sens attendrait même les générations qui nous suivent. Avec Rick Bass, les sommets, les montagnes, les ruisseaux, les bois ne sont jamais cartes postales, comme les hommes qui habitent en contrebas, complexes, parfois bêtes et brutaux. Les scènes de la vie du bout du monde ne sont pas rassurantes. Je ne ferai pas ces kilomètres pour aller boire une bière dans ces bars isolés et pourtant, Rick Bass ne condamne pas : il décrit le pire et le meilleur. Même son mentor Doug n’est pas à l’abri d’emportements malgré toute sa finesse d’homme sachant traquer l’ours. L’auteur dépose un espoir en écrivant ce livre : il se pourrait qu’il ne soit pas trop tard, même si le temps presse. Il se pourrait qu’il y ait de jeunes chercheurs, initiés par Doug, qui veuillent consacrer leur vie pour que demeurent sur la planète des espaces pour les mythiques grizzlys et que pas si loin l’homme puisse vivre, vivre mieux, sachant des terres inaccessibles, sauvages  et donc essentielles. Je conseille à tous ceux qui désespèrent des parkings géants, des périphéries de ville avec zones commerciales qui s’étendent en cubes immondes sur les terrains cultivables, à tous ceux qui s’angoissent de voir la sauvage Loire encombrée par les bombes à retardement que sont nos centrales nucléaires, de suivre les pas de Rick Bass... Loin d’être un sectaire, il sait retendre les fils entre notre civilisation telle qu’elle devient et ce sauvage perdu depuis si longtemps et qui pourtant nous sauve encore, presque malgré nous.

Les Derniers Grizzlys / Rick Bass/ Gallmeister poche. 

Le Gang de la clef à molette / Edward Abbey / Gallmeister   

MARCELLINE ROUX 

marcelline2.roux@laposte.net-                                           -

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