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L'ALBATROS de BAUDELAIRE - LECTURE ANALYTIQUE :

                                                                            L'Albatros 

1  Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

 

5  A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.

 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

10  Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

 

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;

15  Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

                 Charles Baudelaire (1821-1867)Les Fleurs du Mal

  

                                    COMMENTAIRE

 

Introduction 

 

Le poème intitulé « L'Albatros »  publié en 1859 seulement et à la deuxième édition des Fleurs du Mal, se situe tout au début du recueil.  Les Fleurs du Mal  est une œuvre novatrice et scandaleuse pour l’époque car Baudelaire sépare la poésie de la morale. Influencé par le romantisme et le Parnasse Baudelaire est l’initiateur du mouvement symboliste qui se développera avec Verlaine.  L'Albatros » appartient au chapitre I de « Spleen et Idéal » des Fleurs du mal.  Ce poème met en place le mythe du poète maudit qui ressent la société des hommes comme une violence, une douleur.  On se demandera, comment Baudelaire crée une allégorie du poète exilé.

 

I- Le poète oiseau

a.Un poème basé sur l’analogie


Le poème  se construit autour d’une double comparaison. Notons que l'albatros est personnifié puisqu’il renvoie à la personne du poète. Les trois premières strophes ramènent l'albatros à un roi déchu (" roi " vers 6), à un voyageur ailé tombé du ciel. La quatrième strophe approfondie le symbole en faisant du poète, par une comparaison et une métaphore hyperbolique, un " prince des nuées " (vers 13) aux " ailes de géant " (vers 16). La vie de l'albatros apparaît donc comme une parabole qui définit l'existence du poète car il est exilé parmi les hommes. Le poète et l'albatros sont associés dans la dernière strophe ce qui suggère  une réinterprétation : le voyageur ailé est finalement le poète, les hommes d'équipage, la foule et les planches suggère le théâtre de la société.



 

b.  L'élévation

On trouve dans « l’Albatros » une dimension aérienne qui donne une verticalité forte au poème.

Comme le souligne l'enjambement des vers 1 et 2 qui suggère l'immensité des espaces que l'albatros peut parcourir l'oiseau est évoqué dans sa grandeur. L'hypallage du vers 2 qui inverse l’expression "oiseau des vastes mers" en " vaste oiseau des mers " accentuant l’idée de grands espaces.  Survolant l'horizontalité médiocre de la société des hommes l'oiseau donne une impression de majesté, fait de fluidité, comme l'eau sur laquelle vogue le navire mis en relief par l'harmonie suggestive du vers 4 en " v ", " s " et " f "

 On trouve aussi une opposition entre le monde d'en haut et le monde d'en bas, la communication entre les deux est difficile, voire impossible qui suggère la solitude du poète
.

Le poète est agressé par les méchancetés des marins (vers 11 et 12) puis par les tirs de l'archer et les huées qu’il subit (vers 14 -15).

  

II. Deux visions opposées

 

a. Une succession d’antithèses

Le poème de Baudelaire présente simultanément deux visions radicalement opposées. L'oiseau en vol est majestueux et souverain désigné par la périphrase du vers 16 : " les rois de l'azur ", mais lorsqu'il se pose il paraît ridicule : - les " ailes " du vers 7 qualifiés des deux épithètes " grandes " et " blanches " ? " les avirons (vers 8) ; - la beauté du vers 10 ? la laideur du vers 10 ; - du vol royal (vers 3), on passe au boitement de l'infirme (vers 12). Ces oppositions sont soulignées par des antithèses : - " roi " (vers 6) ? " maladroit " et " honteux " (vers 6) ; - le " voyageur ailé " (vers 9) ? "gauche " et " veule " (vers 9) ; - " naguère si beau " (vers 10) ? " comique " et " laid " (vers 10) Notons à ce titre la rime intérieure croisée qui associe à l'idée de l'albatros celle d'un animal ayant perdu son rang et son titre de " roi " ; - " infirme " ? " volait " (vers 12).



 

b. Le mouvement du poème

La phrase qui présente l’oiseau en vol dans la première strophe  est ample et bien balancée (vers 1 à 4). Les 4 vers et qui présentent l'oiseau posé sur les planches donnent une nouvelle phrase très ample avec cependant  une nuance d'ironie  (v5 à 8) avec en particulier l’emploi de l’adverbe « piteusement ». Dans la troisième strophe, trois phrases exclamatives plus courtes, au rythme plus haché traduit  la souffrance de l'albatros (v9 à 12). Dans la dernière strophe (v13 à 16), Baudelaire utilise une phrase en deux parties qui explique la dimension symbolique de la comparaison avec l'oiseau, il reprend l'opposition fondamentale entre le ciel de l’oiseau et la terre des hommes. Le dernier vers conclusif est d’une majesté tragique. 



 

c. Des sonoritésqui renforcent le contraste


 Le contraste est renforcé par les sonorités utilisées dans le poème. L'assonance en " en " (vers 1, 2, 4, 13, 14, 16) et l'allitération en "v" (vers1, 2, 3, 4) renvoient à la majesté de l'oiseau en vol. La déchéance de l'albatros se traduit phonétiquement par une sorte de dégradation et l'assonance en "en" est désormais associée à des mots dont le sens ou les connotations sont négatives ou péjoratives. Le destin difficile de l'oiseau est prédit par l'allitération en "s" du vers 4 : "gouffres amers". L’accumulation des sonorités de la troisième strophe qui produisent un effet désagréable avec l'assonance en "e", assonance déjà présente dans la strophe précédente avec "eu" de "honteux" au vers 6, "piteusement" au vers 7, "à coté d'eux" au vers 8 et l'allitération en "c" et en "gu" comme "gauche" au vers 9 et la l’association étrange  " comique et laid " du vers 10. Le jeu des sonorités accentue la différence de l'oiseau à mesure du développement du poème.

 

III.  La chute

a.  Des images qui frappent l’imagination du lecteur

 Une succession de  périphrases désigne l’albatros aux vers 2, 3, 6, 9, 13, 19 qui ont toutes une valeur emphatique : de périphrase en périphrase, c'est tout l'aspect majestueux et souverain qui est déployé. La dernière strophe développe la comparaison entre le poète et l'albatros. C'est la même souveraineté dans la solitude mais c'est la même déchéance lorsqu'il redescend au niveau de l'humanité vulgaire. La comparaison entre l'oiseau et le poète permet de dégager la signification allégorique du poème : comme l'albatros, le poète est victime de la cruauté des hommes ordinaires comme les hommes d'équipage au vers 1 qui ne sont pas es " indolents compagnons " (vers 9). De plus, les " nuées " du vers 13  " huées " du vers 15. Les marins du vers 11 agacent et provoquent l'animal. Le poète est donc déchiré entre le monde sublime de la poésie et la déchéance vulgaire de la société. Les huées de la foule manifestent l'agressivité des hommes qui va jusqu'à une volonté de meurtre symbolisée par l'archer  (vers 14). Le poète reste finalement un homme incompris. L'albatros poète se moque des flèches qui ne peuvent l'atteindre. Il est exilé, c'est-à-dire étranger au milieu dans lequel il vit. Ses ailes qui matérialisent son génie, en font un handicapé parmi les hommes. 

 

b. Une image symbolique

La chute doit être considérée au sens physique et au sens moral du terme, la chute du poète/oiseau est mise en évidence par des images symboliques : perdant la liberté dont il jouit quand il " hante la tempête " (vers 14). Notons la dimension métonymique pour désigner le lieu, il est désormais prisonnier des " planches " au vers 5, synecdoque pour désigner le pont du navire. On note le caractère ridicule de l'oiseau lorsqu'il est en dehors de son élément car un roi sur une planche, ce n'est pas sa place. L'anacoluthe des deux derniers vers :" exilé " est au masculin singulier, on attend donc un sujet au masculin singulier mais on a " ses ailes " qui est au féminin pluriel. Cette figure renforce l’idée de déchirement du poète entre deux existences qui s’opposent, celle de la réalité et celle de l'idéal. Pour Baudelaire l'art est une affaire personnelle : le poète ne doit pas se mêler au public vulgaire. Ce sont des univers trop éloignées. Le poète doit donc s'exiler, être seul comme l'albatros dans le ciel.



Conclusion : Pour Baudelaire l’analogie de l’albatros renvoie à l’inadaptation du poète à la société. Il est sublime dans le ciel, mais ridicule sur terre, au contact des hommes. A travers ses oeuvres le poète n’a rien à voir avec le commun des mortels, mais mêlé à la foule, il devient ridicule. Comme l’albatros le poète n’était pas compris par les gens de son époque. L’albatros en est l’allégorie…

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